La 79e édition du Festival de Cannes, qui se déroule du 12 au 23 mai 2026, se distingue par une présence arabe particulièrement remarquable au sein des sections officielles et parallèles.
De la Palestine au Soudan, du Maroc au Yémen et à la Syrie, les œuvres arabes présentées cette année témoignent d’une nouvelle maturité du cinéma de la région MENA, explorant les fractures de la guerre, de l’exil, de la mémoire et de l’identité à travers des approches esthétiques variées.
Entre réalisme social, contemplation poétique et cinéma introspectif, ces films composent un paysage cinématographique profondément humain, où l’intime devient un miroir des bouleversements collectifs.
1. Yesterday My Eyes Could Not Sleep
La Palestine face au silence et aux secrets
Le réalisateur palestinien Rakan Mayasi présente dans la section Un Certain Regard son premier long métrage de fiction, Yesterday My Eyes Could Not Sleep, coproduit par la Palestine, le Liban, la Belgique, le Qatar et l’Arabie saoudite.
Situé dans la vallée de la Békaa au Liban, le film débute par la disparition mystérieuse d’une jeune femme, événement qui fait progressivement éclater les tensions enfouies d’un village gouverné par les traditions et l’autorité familiale.
À travers une mise en scène fortement visuelle et presque picturale, Mayasi explore l’isolement, le désir, la peur et les contraintes sociales dans une atmosphère suspendue, loin des codes narratifs conventionnels.
Le cinéaste, formé notamment auprès du maître iranien Abbas Kiarostami, confirme ici une écriture sensible où la fragilité humaine devient le cœur même du récit.
2. La Más Dulce
Les travailleuses marocaines invisibles des champs espagnols
Également sélectionnée à Un Certain Regard, la réalisatrice marocaine Leïla Marrakchi revient avec La Más Dulce, une coproduction entre le Maroc, la France et l’Espagne.
Le film suit une ouvrière marocaine saisonnière travaillant dans les plantations de fraises du sud de l’Espagne. Venue chercher une vie meilleure pour sa famille, elle découvre un univers marqué par l’exploitation, l’épuisement physique et l’humiliation quotidienne.
Sans céder au discours militant frontal, Marrakchi filme les détails du quotidien avec une grande sobriété, révélant la violence silencieuse subie par les femmes migrantes dans les circuits économiques européens.
Porté par plusieurs actrices marocaines, dont Nesrine Erradi et Hajar Krikâa, le film questionne la dignité humaine à l’intérieur des nouvelles formes contemporaines de migration économique.
3. À la recherche de l’oiseau gris aux lignes vertes
Une méditation marocaine sur l’errance et la mémoire
Dans la section Quinzaine des Réalisateurs, le cinéaste marocain Saïd Hamich présente À la recherche de l’oiseau gris aux lignes vertes, œuvre hybride entre documentaire et poésie visuelle.
Le film suit un homme traversant les montagnes de l’Atlas à la recherche d’un oiseau mystérieux. Peu à peu, cette quête se transforme en voyage intérieur sur l’identité, la solitude et le rapport au territoire.
Refusant les structures narratives classiques, Hamich privilégie les silences, les paysages et la temporalité contemplative pour construire une expérience sensorielle presque philosophique.
Le film s’inscrit dans une nouvelle tendance du cinéma marocain contemporain, davantage tournée vers la recherche esthétique et existentielle.
4. Nothing Happens After Your Absence
Le Soudan au cœur du chaos
Le court métrage soudanais Nothing Happens After Your Absence, réalisé par Ibrahim Omar, figure lui aussi à la Quinzaine des Réalisateurs.
Dans un Soudan ravagé par la guerre, le film s’intéresse non pas directement aux combats, mais à la survie de la culture et du cinéma au sein du chaos. Organiser une projection devient ici un acte fragile de résistance face à la violence, à l’effondrement administratif et à la peur.
Ibrahim Omar appartient à cette nouvelle génération de cinéastes soudanais qui participent activement à la renaissance culturelle du pays, notamment à travers des initiatives indépendantes comme les Port Sudan Film Days.
Le film prolonge ainsi l’essor international récent du cinéma soudanais, déjà porté par des réalisateurs comme Amjad Abu Alala ou Mohamed Kordofani.
5. La Station
Les femmes yéménites face à une guerre omniprésente
Dans la section Semaine de la Critique, la réalisatrice yéméno-écossaise Sara Ishaq présente La Station, un film situé dans une station-service réservée aux femmes au Yémen.
La propriétaire tente d’y préserver un espace protégé du chaos extérieur en interdisant les armes, les hommes et la politique. Mais cette fragile neutralité se fissure progressivement lorsque la guerre s’approche de sa propre famille, notamment à travers la menace du recrutement forcé de son frère.
Plutôt que d’adopter une lecture géopolitique directe, le film s’attache aux gestes quotidiens, aux relations humaines et aux vulnérabilités invisibles imposées par la guerre.
Sara Ishaq construit ainsi un récit profondément intime sur les limites de la protection individuelle dans une société en désintégration.
6. Nafron
Damas après la chute
Enfin, dans la compétition des courts métrages de la Semaine de la Critique, le réalisateur syrien Abdallah Daoud présente Nafron, situé à Damas quelques semaines après la chute du régime Assad.
Le film suit une femme d’âge mûr souffrant d’amnésie, errant dans une ville dévastée, comme si elle cherchait à reconstruire sa propre mémoire au milieu des ruines d’un pays transformé.
Sa rencontre avec une femme nommée Amira ouvre progressivement un récit sur l’identité, la perte et les traces laissées par des années de violence.
Loin du cinéma politique démonstratif, Nafron choisit une approche sensible et intérieure pour représenter une Syrie suspendue entre effondrement et renaissance possible.
Un cinéma arabe en pleine mutation
La présence arabe à Cannes 2026 confirme une évolution profonde : le cinéma de la région ne se contente plus d’une visibilité symbolique dans les grands festivals internationaux.
Il affirme désormais une véritable diversité esthétique et narrative, capable de transformer les réalités politiques et sociales en expériences cinématographiques universelles.
Ces films ont en commun une même interrogation : comment continuer à vivre, aimer et préserver son identité dans des sociétés marquées par la guerre, l’exil et la disparition des repères ?
C’est précisément dans cette tension entre effondrement et résistance intime que le cinéma arabe contemporain semble aujourd’hui trouver sa force la plus singulière.