Il est des œuvres qui surgissent non pour occuper l’espace médiatique, mais pour le déplacer. Des films qui ne cherchent ni l’adhésion immédiate ni la séduction rapide, mais qui s’installent dans une zone plus exigeante : celle de la question. The Last Miracle appartient à cette catégorie rare. À travers ce court métrage, Abdelwahab Shawky ne signe pas simplement un premier geste de cinéma, il affirme une position. Une position esthétique, intellectuelle et, au sens le plus noble du terme, morale.
Rien, dans ce film, ne relève de l’accident. Le choix d’adapter librement une nouvelle de Naguib Mahfouz ne procède ni de l’hommage facile ni de la caution patrimoniale. Il engage une responsabilité. Adapter Mahfouz aujourd’hui, dans l’Égypte contemporaine, c’est accepter d’entrer dans un champ de tensions : entre héritage et présent, entre croyance et désillusion, entre l’homme ordinaire et le poids des récits collectifs. Shawky ne contourne pas ces tensions ; il les place au cœur même de son dispositif cinématographique.
Dès ses premières images, The Last Miracle affirme une relation rigoureuse à la mise en scène. La caméra ne surplombe jamais ses personnages. Elle les accompagne, les observe, parfois les contraint, sans jamais les instrumentaliser. Le film se construit sur une économie du regard : peu d’effets, peu de paroles, mais une attention constante aux corps, aux visages, aux silences. Le protagoniste n’est pas traité comme un symbole abstrait, mais comme un homme traversé par des contradictions, des attentes, des fractures intimes. Ce refus de la caricature est l’un des gestes les plus forts du film.
Ce qui frappe, dans le cinéma de Shawky, c’est la conscience aiguë de la puissance de l’image. Chaque plan semble interrogé avant d’être posé. Rien n’est décoratif. L’espace urbain, les lieux de culte, les foules anonymes ne sont jamais filmés comme un arrière-plan pittoresque ; ils deviennent des forces actives, presque oppressantes, qui façonnent le destin du personnage. Le Caire n’est pas un décor : c’est une présence morale, une matrice historique, un territoire saturé de mémoire et de contradictions.
Le film ne raconte pas une histoire de miracle au sens littéral. Il interroge au contraire le besoin de miracle dans une société épuisée par les promesses non tenues. Le héros de The Last Miracle est un homme ordinaire, happé par un récit qui le dépasse, projeté malgré lui dans une attente collective. À mesure que le film progresse, la question centrale se déplace : ce qui importe n’est pas de savoir si le miracle aura lieu, mais ce que cette attente produit sur les individus, sur leurs corps, sur leur rapport au réel. Shawky filme cette attente comme une forme de violence douce, presque invisible, mais profondément destructrice.
Sur le plan formel, le film témoigne d’une maîtrise remarquable pour une première œuvre. Le montage privilégie la durée juste, jamais complaisante. La lumière, souvent sombre, parfois presque mystique, ne cherche pas à embellir ; elle révèle des visages marqués, des espaces fatigués, une humanité en tension. Le son, travaillé avec précision, joue un rôle essentiel : murmures, prières, rumeurs de la ville composent une matière sonore qui enveloppe le spectateur et l’empêche de se tenir à distance.
Ce cinéma-là ne cherche pas le spectaculaire. Il cherche la justesse. Et c’est précisément cette exigence qui a transformé The Last Miracle en événement culturel. Les réactions qu’a suscitées le film, les débats, la censure, puis sa reconnaissance internationale, disent moins quelque chose du film lui-même que de l’espace fragile dans lequel il s’inscrit. Shawky n’a pas provoqué ; il a montré. Et parfois, montrer suffit à déranger.
Loin de toute posture victimaire, le réalisateur a maintenu une ligne claire : laisser le film parler par ses images. Cette retenue n’est pas un retrait, mais un choix. Elle révèle une conception du cinéma comme acte de pensée, non comme tribune. Dans un contexte où la parole est souvent surenchérie, The Last Miracle rappelle que le cinéma peut encore être un art du doute, de l’ambiguïté assumée, de la complexité.
Il faut également souligner la qualité du travail d’acteurs. Les interprètes ne jouent pas des rôles, ils habitent des situations. Les gestes sont retenus, les regards chargés d’une intensité contenue. Cette direction d’acteurs, précise et exigeante, participe pleinement à la force du film. Elle témoigne d’un regard profondément humain, attentif à la fragilité autant qu’à la dignité.
Ce qui distingue fondamentalement Abdelwahab Shawky, c’est peut-être cette capacité à inscrire son cinéma dans un temps long. The Last Miracle ne cherche pas l’actualité immédiate ; il dialogue avec une histoire culturelle, littéraire et sociale. Il assume une filiation avec un certain cinéma égyptien exigeant, sans nostalgie ni imitation. On y perçoit l’ombre de grandes figures, mais jamais leur copie. Shawky ne cite pas ; il prolonge, il interroge, il déplace.
Dans un paysage cinématographique souvent soumis aux logiques de format et de rendement, ce film rappelle que le court métrage peut être un espace de radicalité, de recherche et de liberté formelle. Il ne s’agit pas d’un prélude à autre chose, mais d’une œuvre en soi, pleinement consciente de sa forme et de ses enjeux.
La sélection du film dans des festivals majeurs, notamment au Caire, consacre non seulement un talent, mais une démarche. Elle affirme qu’il existe encore un espace pour un cinéma arabe qui ne se contente pas de représenter, mais qui pense. Un cinéma qui ne flatte pas les attentes, mais qui les interroge.
À travers The Last Miracle, Abdelwahab Shawky s’impose comme une voix singulière de sa génération. Une voix qui refuse la facilité, qui assume la complexité et qui considère la création comme une responsabilité. Ce premier film n’est pas une promesse ; il est déjà une affirmation. Celle d’un cinéaste pour qui l’image n’est jamais innocente, et pour qui le cinéma reste, avant tout, un acte de lucidité.
Ali Al Hussien
Paris