PORTRAITS

Abdulelah AlQurashi Du contrôle vers la possibilité

PO4OR
17 avr. 2026
5 min de lecture
Cinema

Situer Abdulelah AlQurashi ne relève pas d’un réflexe immédiat. Ses films ne s’annoncent pas, ils ne cherchent ni l’évidence ni l’effet. Ils avancent comme des constructions maîtrisées, dont les contours sont nets mais dont le centre reste en suspens. Ce qui s’y joue n’est pas une affirmation, mais une tension : celle entre ce qui est tenu et ce qui pourrait se dérober sans jamais le faire.

C’est dans cet espace précis que se construit son cinéma.

Avec Roulm, AlQurashi installe un premier territoire. Le film ne se développe pas à partir d’un événement, mais à partir d’une perception. Il ne s’agit pas de faire progresser une intrigue, mais de laisser affleurer une relation au lieu, au temps, à la mémoire. Jeddah n’y est pas filmée comme un cadre, mais comme une matière. Elle ne sert pas le récit, elle le conditionne. Les images s’organisent moins autour d’actions que d’impressions, moins autour de causes que de traces.

Ce type de démarche suppose une forme de retrait. Le film ne cherche pas à capter immédiatement, il demande une disponibilité. Il ne propose pas une lecture, il en suggère plusieurs, parfois contradictoires. Cette ouverture constitue sa force, mais aussi sa limite. Car en refusant la frontalité, il renonce à une certaine forme d’impact.

Rien, dans Roulm, ne cherche à forcer le regard.

Avec Alhamour H.A., le déplacement est visible, mais il ne s’agit pas d’une rupture. Le film adopte un point d’entrée plus direct : une histoire inspirée de faits réels, structurée autour d’un système frauduleux et de la trajectoire d’un personnage pris dans une dynamique d’ascension et de chute. Le cadre narratif est plus lisible, les enjeux plus identifiables, le rythme plus soutenu.

Mais ce changement de surface ne modifie pas la logique profonde.

AlQurashi ne remplace pas une approche par une autre, il en déplace l’axe. Là où Roulm faisait émerger le sens à partir de l’intérieur, Alhamour H.A. le fait apparaître à partir de l’extérieur. Le film ne se replie plus sur une expérience subjective, il s’ouvre à une réalité sociale, économique, presque systémique. Pourtant, la manière de regarder reste la même : attentive, mesurée, sans excès.

Ce qui frappe alors, ce n’est pas le contraste entre les deux films, mais leur continuité invisible.

Dans Alhamour H.A., tout est en place. Le récit avance sans rupture, les transitions sont fluides, les personnages évoluent dans un cadre cohérent. Rien ne déborde. Cette précision donne au film une efficacité indéniable. Il fonctionne, dans tous les sens du terme. Il atteint son public, s’inscrit dans un circuit de diffusion, s’intègre dans un moment où le cinéma saoudien cherche à consolider sa présence.

Mais cette réussite met en lumière un autre aspect.

Le film ne se déséquilibre jamais.

Il ne cherche pas à perdre son point d’appui, ni à créer une zone d’incertitude. Tout y est tenu, cadré, ajusté. Cette maîtrise est une compétence. Elle témoigne d’une compréhension fine des mécanismes narratifs et des attentes de réception. Mais elle produit aussi un effet de limitation. Car en évitant le risque, le film évite également la possibilité d’un basculement.

Or, c’est souvent dans ce basculement que se joue une signature.

Le cinéma d’AlQurashi, à ce stade, repose sur une logique de contrôle. Il ne laisse rien au hasard, mais il ne laisse pas non plus de place à l’accident. Chaque élément trouve sa fonction, chaque scène s’inscrit dans une progression pensée. Cette organisation confère à ses films une cohérence rare, mais elle en réduit la capacité de surprise.

Le spectateur n’est jamais pris de court.

Ce positionnement s’inscrit dans une zone intermédiaire. Une zone où le cinéma ne cherche ni à se conformer entièrement aux standards, ni à les contester frontalement. Il circule entre les deux, en maintenant un équilibre. Cet équilibre est difficile à atteindre, et encore plus à maintenir. Il exige une attention constante, une capacité à ajuster sans dévier.

Mais il impose aussi une question.

Combien de temps peut-on rester dans cet entre-deux ?

Car chaque film, en reconduisant ce contrôle, renforce la structure qui le rend possible. Il stabilise une méthode, il confirme une approche. Et à mesure que cette approche se consolide, elle devient plus difficile à remettre en cause.

Le risque n’est pas l’échec, mais la continuité.

Sur le plan industriel, la trajectoire d’AlQurashi est déjà significative. Il a traversé le passage, souvent délicat, entre un premier film introspectif et un second film capable de dialoguer avec un public plus large. Il a intégré les logiques de circulation, compris les conditions de visibilité, ajusté ses choix sans renoncer entièrement à son regard.

Cette capacité d’adaptation le distingue.

Il ne s’isole pas dans une posture d’auteur, mais il ne se dissout pas non plus dans une logique purement commerciale. Il occupe un espace hybride, où le film est à la fois une proposition esthétique et un objet de diffusion. Cette double inscription constitue aujourd’hui un avantage stratégique, surtout dans un contexte où les industries culturelles se redéfinissent rapidement.

Mais cette position ne peut rester indéfiniment stable.

Car elle repose sur une tension non résolue.

Entre la maîtrise et le déplacement.

Entre la cohérence et la rupture.

Pour l’instant, AlQurashi privilégie la cohérence. Il construit, il consolide, il affine. Chaque film semble répondre à une nécessité précise, à une étape clairement identifiée. Cette progression donne à son parcours une lisibilité rare.

Mais elle laisse en suspens une autre possibilité.

Celle d’un film qui ne chercherait plus à tenir, mais à ouvrir.

Un film qui accepterait une forme de déséquilibre, non comme un défaut, mais comme une condition. Un film où la précision ne serait plus une fin, mais un point de départ. Ce type de déplacement ne relève pas uniquement d’une décision esthétique. Il engage une manière de se positionner face au cinéma lui-même.

Pour l’instant, cette étape n’a pas été franchie.

Et c’est précisément ce qui rend la trajectoire d’AlQurashi intéressante.

Elle n’est ni achevée, ni figée. Elle se situe dans un moment de latence, où les choix futurs auront un poids déterminant. Rien ne garantit qu’il choisira la rupture. Rien n’indique non plus qu’il s’y refusera.

Mais tout converge vers cette nécessité.

Car à mesure que la maîtrise s’installe, elle appelle son dépassement.

Abdulelah AlQurashi travaille aujourd’hui dans une zone de précision. Une zone où chaque élément est pensé, chaque mouvement anticipé, chaque effet contrôlé. Cette précision est une force. Elle permet d’éviter les dérives, de maintenir une ligne, de construire une œuvre cohérente.

Mais elle ne suffit pas.

À un certain point, le cinéma demande autre chose. Non pas plus de contrôle, mais plus d’exposition. Non pas une meilleure organisation, mais une prise de risque. Non pas une continuité, mais une transformation.

C’est à cet endroit que se situe désormais l’enjeu.

Non plus dans ce qu’il sait faire, mais dans ce qu’il acceptera de perdre pour aller plus loin.

Entre le contrôle et la possibilité, il y a un passage.

Il reste à voir s’il choisira de l’emprunter.

PO4OR-Bureau de Paris
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