Il est des trajectoires qui ne relèvent ni du hasard ni de la seule ambition, mais d’un travail intérieur long, parfois douloureux, où chaque étape redéfinit le sens même de l’engagement. Le parcours de Abeer Stouhi s’inscrit dans cette lignée rare où la création ne procède pas d’un désir de visibilité, mais d’une nécessité profonde : donner forme à une vision, transformer l’épreuve en langage, et faire de l’élégance un espace de résistance et de sens.

Avant la mode, il y a chez elle le social. Formée au travail social, Abeer Stouhi consacre près d’une décennie de sa vie à la défense des droits des femmes et des enfants, au sein d’organisations non gouvernementales influentes au Liban. Cette immersion prolongée dans les réalités humaines, souvent les plus fragiles, forge un regard singulier : un regard attentif à la dignité, à la posture, à la manière dont l’individu se tient face au monde. C’est dans ce terreau que s’enracine, presque en silence, une autre passion : celle du vêtement comme langage, du style comme affirmation de soi.

La mode, chez elle, ne surgit pas comme une rupture mais comme une continuité. Elle naît d’un constat intime : l’absence d’une proposition vestimentaire capable de conjuguer élégance classique, modernité assumée et énergie contemporaine, sans renoncer à la jeunesse ni à la force du corps féminin. De cette frustration féconde naît Glamoda, fondée en 2018, avec une ambition claire : proposer un prêt-à-porter structuré, sophistiqué, pensé pour des femmes actives, conscientes de leur image et de leur trajectoire.

Très vite, Glamoda s’impose sur la scène libanaise comme une marque identifiable, non par l’exubérance mais par la précision. Les lignes sont nettes, les coupes maîtrisées, les références classiques subtilement réinterprétées. Loin des tendances éphémères, la marque revendique une esthétique du temps long, où chaque pièce s’inscrit dans une continuité stylistique et éthique. Cette cohérence attire une clientèle consciente, au Liban puis dans l’ensemble du monde arabe, sensible à cette élégance qui ne cherche pas à séduire mais à accompagner.

L’année 2020 marque pourtant une fracture brutale. Victime directe de l’explosion du port de Beyrouth, Abeer Stouhi subit de graves blessures physiques, nécessitant de lourdes interventions chirurgicales. Sa maison, son showroom et l’atelier de Glamoda sont détruits. Le choc est total, tant sur le plan personnel que professionnel. Mais là où d’autres auraient cédé au silence ou au retrait, elle choisit une autre voie : celle de la reconstruction. Non pas héroïque, mais résolue. Non pas spectaculaire, mais déterminée.

Ce moment charnière redéfinit en profondeur son rapport à la création. La mode cesse d’être uniquement un projet entrepreneurial ; elle devient un acte de survie, puis un acte de foi. Glamoda renaît, portée par une vision encore plus affirmée : celle d’une femme debout, élégante non malgré l’épreuve, mais à travers elle. Cette dimension narrative, jamais exploitée de manière ostentatoire, irrigue désormais l’identité de la marque : une élégance qui ne nie pas les fractures, mais les transcende.

À partir de 2024, le parcours d’Abeer Stouhi franchit une nouvelle étape avec une ouverture assumée vers l’international. La présentation de Glamoda à la Paris Fashion Week marque un tournant symbolique et stratégique. Paris n’est pas ici un simple décor : c’est un espace de validation, un lieu où la vision de la créatrice entre en dialogue avec l’histoire mondiale de la mode. L’accueil est à la hauteur de l’attente : saluée pour sa capacité à fusionner rigueur européenne et sensibilité orientale, la marque confirme sa légitimité au-delà de son territoire d’origine.

Cette reconnaissance s’accompagne d’une visibilité médiatique croissante. Forbes, Time France, L’Officiel, ainsi que plusieurs publications arabes de référence consacrent des portraits et des dossiers à la créatrice, soulignant la singularité de son parcours et la solidité de son projet. Mais là encore, Abeer Stouhi se tient à distance de la surexposition. Elle privilégie la parole construite, l’entretien approfondi, la transmission d’une expérience plutôt que la mise en scène de soi.

Ce qui distingue fondamentalement son approche, c’est cette articulation constante entre esthétique et responsabilité. Pour elle, le vêtement n’est pas un simple objet de désir : il est un outil de positionnement, un prolongement du corps et de la volonté. S’habiller devient un acte conscient, presque politique, dans un monde où l’image est omniprésente mais souvent déconnectée du sens. Cette philosophie irrigue également ses prises de parole publiques, où elle encourage les femmes à préserver leur singularité, à refuser la comparaison stérile et à construire leur propre narration.

L’avenir de Glamoda s’inscrit dans cette même logique de maîtrise et de projection. L’expansion européenne, envisagée à travers des partenariats stratégiques et des initiatives ciblées, ne répond pas à une logique de domination mais de dialogue. Il s’agit d’installer la marque dans un paysage international exigeant, sans diluer son ADN ni céder aux injonctions du marché.

À travers Abeer Stouhi, se dessine ainsi une figure contemporaine de l’entrepreneuriat féminin : ni héroïsée, ni victimisée, mais profondément incarnée. Une femme pour qui la mode n’est ni une fuite ni un refuge, mais un espace de construction, de transmission et de sens. Dans un monde saturé de récits instantanés, son parcours rappelle que certaines élégances ne se consomment pas : elles se construisent, patiemment, dans le temps long.

Rédaction : Bureau de Paris