Aller au contenu
   PO4OR PARIS
ACCUEILPORTRAITSAfef Gharbi Une femme que l’écran ne suffit pas à résumer
Afef Gharbi  Une femme que l’écran ne suffit pas à résumer
PORTRAIT ÉDITORIAL
PORTRAITS

Afef Gharbi Une femme que l’écran ne suffit pas à résumer

11 septembre 2026 · 9 min read

Trois décennies entre télévision, radio, entretien, préparation éditoriale et nouveaux formats, du temps de l’écran central au temps des plateformes et de l’intelligence artificielle : une trajectoire dont la force ne tient pas seulement à la durée, mais à la capacité de redéfinir sa présence chaque fois que le métier change.

Il y a des visages qu’un programme installe. D’autres qu’une chaîne consacre. Et puis il y a ceux qu’il devient difficile d’enfermer dans une seule image.

Afef Gharbi appartient à cette dernière catégorie.

Au fil de plus de trois décennies, la journaliste et animatrice tunisienne a traversé la télévision, la radio, le divertissement, l’entretien, les sujets de société, les formats de service, puis les nouveaux territoires de la presse environnementale, du transmedia et de l’intelligence artificielle. Ce parcours ne se lit pas comme une simple succession de postes ou de studios. Il raconte plutôt une aptitude plus rare : rester pleinement dans un métier qui ne cesse de changer de forme.

C’est pourquoi l’écran, aussi important soit-il dans son histoire, ne suffit pas à la définir. Derrière l’image se trouvent l’expérience de la préparation, le sens du rythme, la discipline du direct, l’écoute, la curiosité et une volonté constante de ne pas laisser l’ancienneté devenir une zone de confort.

L’écran a façonné une partie de sa présence. Il n’en a jamais fixé les limites.

Avant que tout ne devienne écran

Afef Gharbi commence sa trajectoire médiatique dans les années 1990, à une époque où la télévision fonctionne selon une logique radicalement différente de celle d’aujourd’hui.

Il n’existe alors ni réseaux sociaux capables de transformer chacun en diffuseur potentiel, ni téléphone permettant de filmer, monter et publier en quelques minutes, ni algorithmes capables d’imposer un visage au regard de millions de personnes en quelques heures.

L’écran est alors une institution.

Être devant la caméra signifie appartenir à une mécanique collective : préparation, réalisation, équipe technique, timing, régie, invité, conducteur, direct.

C’est dans cette école que se construit une part essentielle de sa personnalité professionnelle. De la télévision tunisienne à Hannibal TV, des émissions artistiques et de divertissement aux entretiens et aux formats de service, elle découvre le média non pas seulement comme espace d’exposition, mais comme une fabrication.

La formule « présentatrice de télévision » devient vite insuffisante pour résumer son travail.

Car derrière la présence à l’antenne, il y a aussi la préparation éditoriale, le développement de formats, la gestion des invités, la maîtrise du rythme télévisuel et cette compétence invisible que le public perçoit sans toujours pouvoir la nommer : savoir quand relancer, quand se taire, quand écouter.

Puis vient la radio.

Quand il ne reste que la voix

La radio retire à l’animatrice l’un des principaux ressorts de la télévision : l’image.

Plus de décor pour soutenir le propos. Plus de langage corporel pour prolonger une phrase. Plus de cadre pour construire la présence.

Il reste la voix, la qualité de l’écoute, la précision de la question et la capacité à maintenir le lien avec un auditeur que l’on ne voit pas.

Afef Gharbi traverse aussi cet espace, notamment à Shems FM puis à Diwan FM, où elle poursuit son travail radiophonique parallèlement à ses activités télévisuelles.

Parmi ses expériences récentes figure notamment Funn Time, consacré à l’actualité artistique, aux invités et aux festivals.

Cette traversée de la radio révèle l’un des fils rouges de son parcours : changer de médium sans perdre son identité professionnelle.

La radio n’est pas une télévision sans image. La télévision n’est pas une radio avec caméra. Chacune possède sa propre grammaire, son propre rapport au temps et sa propre relation avec le public.

Afef Gharbi a appris à habiter les deux.

Plus d’un sujet, plus d’un public

L’art occupe une place importante dans sa trajectoire, mais il n’en constitue jamais l’unique territoire.

Au fil des années, ses programmes passent de l’artiste à l’expert, du divertissement aux questions sociales, du sujet culturel au thème économique ou de service.

Ce mouvement est loin d’être anecdotique.

Un animateur peut construire toute une carrière dans un seul registre et y trouver une forme de confort. Il connaît alors son public, ses codes, ses questions et souvent même le type de réponses auxquelles il peut s’attendre.

Passer d’un univers à un autre exige autre chose : de la curiosité.

Et la curiosité, ici, n’est pas une qualité décorative. C’est un outil professionnel.

On ne peut pas mener un bon entretien sur un sujet que l’on n’a pas d’abord voulu comprendre.

C’est sans doute cette disposition qui permet à Afef Gharbi de s’ouvrir progressivement à des domaines plus spécialisés, jusqu’à rejoindre plus récemment les questions d’environnement, de science et de technologie.

L’expérience qui ne devient pas une immunité

Il existe un risque discret dans les longues carrières : transformer l’expérience en refuge.

Après des années devant la caméra et derrière le micro, il devient facile de considérer que le métier est acquis, que l’ancienneté fait office de certificat et que l’on n’a plus grand-chose à apprendre.

Afef Gharbi choisit une autre voie.

Après plus de vingt-cinq ans d’interruption académique, elle reprend ses études à l’Institut de presse et des sciences de l’information en Tunisie et achève ce parcours en 2026 avec une note de 18,5 sur 20.

L’intérêt de cette étape ne réside pas seulement dans l’obtention d’un diplôme supplémentaire.

Il tient au fait qu’elle intervient après l’expérience, et non avant.

Elle retourne vers la formation avec la connaissance concrète du studio, du public, du direct, de l’entretien et de l’antenne, puis en ressort avec des outils qui appartiennent à une nouvelle génération du journalisme : presse environnementale, journalisme de solutions, narration transmedia et intelligence artificielle.

L’université n’est donc pas un retour en arrière.

Elle devient un passage vers un autre espace professionnel.

Boussi 2050 : lorsque la mer prend la parole

C’est dans ce nouvel espace qu’apparaît l’un des projets les plus singuliers de sa trajectoire : Boussi 2050 — Messages from Underwater.

À l’origine, le sujet est environnemental et scientifique. Il touche à la Méditerranée et à Posidonia oceanica, plante marine essentielle à l’équilibre de l’écosystème méditerranéen.

Mais Afef Gharbi ne choisit pas de traiter la question sous la forme d’un rapport traditionnel saturé de chiffres et de terminologie scientifique.

Elle choisit le récit.

« Boussi » devient un personnage numérique venu de l’année 2050, chargé d’adresser au présent un message venu du futur.

Derrière ce dispositif narratif se trouve une question profondément journalistique :

Comment amener le public à se préoccuper aujourd’hui de ce dont il ne verra peut-être les conséquences que demain ?

C’est ici que se rejoignent deux moments de sa carrière : le journalisme qu’elle connaît depuis ses débuts et celui que la profession entière tente aujourd’hui de réinventer.

Dans les deux cas, il y a un récit, un public et une responsabilité.

Seuls les outils ont changé.

L’intelligence artificielle n’est pas le sujet

Il est facile, aujourd’hui, de transformer l’intelligence artificielle en spectacle.

Une image générée, une voix synthétique, un personnage virtuel peuvent rapidement devenir l’objet principal du discours.

Mais l’intérêt professionnel de Boussi 2050 se trouve ailleurs.

La technologie n’est pas le héros du projet.

Le récit l’est.

Les outils numériques et la narration transmedia sont mobilisés pour rapprocher une connaissance scientifique d’un public non spécialiste, et pour transformer une question environnementale abstraite en expérience intelligible.

Afef Gharbi déplace ainsi le débat.

Au lieu de demander uniquement : Que fera l’intelligence artificielle au journaliste ?

Elle pose implicitement une autre question :

Que peut faire le journaliste avec l’intelligence artificielle ?

La différence est considérable.

Dans le premier cas, le journaliste attend l’avenir de son métier.

Dans le second, il participe à sa construction.

Du studio à Essaouira

Le projet ne reste pas enfermé dans le cadre académique.

En juin 2026, il est présenté au Forum Atlantique d’Essaouira, au Maroc, dans un espace de réflexion consacré notamment au littoral, au climat, à l’économie bleue et à la coopération scientifique.

Afef Gharbi y présente une approche consacrée au transmedia et à l’intelligence artificielle au service de l’humanisation de la presse environnementale.

Cette image résume à elle seule une partie de son évolution.

Une journaliste qui a commencé dans l’univers de la télévision traditionnelle, traversé le divertissement, les entretiens et la radio, se retrouve plusieurs décennies plus tard dans un forum spécialisé à réfléchir à la manière dont la presse, la science et la technologie peuvent mieux se rencontrer.

Elle n’a pas quitté les médias pour cela.

Elle en a simplement élargi la définition.

L’écran désormais dans toutes les poches

Au cours de la carrière d’Afef Gharbi, les programmes et les chaînes n’ont pas été les seuls à changer.

Le public lui-même a changé.

Celui qui attendait autrefois une émission à heure fixe devant un poste de télévision transporte désormais son écran avec lui toute la journée.

L’animateur dont la relation avec le public commençait à l’allumage des caméras et s’achevait à la fin de l’émission vit désormais dans un espace numérique continu.

Afef Gharbi traverse aussi cette mutation.

Elle dispose aujourd’hui d’une présence numérique importante en parallèle de la télévision et de la radio. Mais l’intérêt de cette présence ne réside pas seulement dans le nombre d’abonnés.

Ce qui frappe davantage, c’est qu’elle appartient à une génération qui a connu la puissance presque exclusive de l’écran traditionnel, avant d’entrer dans une époque où l’écran n’appartient plus à personne.

Autrefois, le défi était d’arriver à l’antenne.

Aujourd’hui, les écrans sont partout.

Le véritable défi est de continuer à avoir quelque chose qui mérite d’y être dit.

Rester sans se répéter

On pourrait résumer Afef Gharbi en disant qu’elle a su durer plus de trois décennies dans les médias.

Mais le mot « durer » serait encore trop faible.

Car durer peut parfois signifier simplement rester.

Ce qui importe davantage ici, c’est la forme de cette continuité.

Télévision publique et privée. Radio. Art et divertissement. Entretiens. Questions de société. Présence numérique. Nouvelle formation académique. Presse environnementale. Journalisme de solutions. Transmedia. Intelligence artificielle. Puis retour permanent au studio, au micro et au public.

Ce n’est pas une simple liste de fonctions.

C’est presque la cartographie des mutations du métier lui-même.

Afef Gharbi n’a pas traversé trente années dans un seul média.

Elle a traversé, en trente ans, plusieurs âges des médias.

Une femme que l’écran ne suffit pas à résumer

C’est pourquoi il serait injuste de lire Afef Gharbi à travers une seule image, même si cette image est celle par laquelle le public l’a d’abord connue.

Derrière le visage familier de la télévision, il y a une préparatrice, une intervieweuse, une voix de radio, une journaliste qui a réinterrogé ses propres outils, une diplômée revenue vers la connaissance après une longue expérience professionnelle, un projet environnemental qui tente de relier science et public, et une expérimentation de l’intelligence artificielle qui ne perd jamais de vue l’essentiel : l’humain.

Les studios ont changé.

Les chaînes ont changé.

Les écrans ont changé.

Le public est passé du téléviseur posé dans le salon au téléphone tenu dans la main.

Mais le défi professionnel reste presque le même qu’au premier jour : lorsque le voyant rouge s’allume, il faut encore avoir une raison valable pour que les gens écoutent.

C’est peut-être là que se trouve la véritable clé de la trajectoire d’Afef Gharbi.

Non pas dans le fait d’être restée devant l’écran pendant toutes ces années.

Mais dans sa capacité, chaque fois que l’écran changeait, à trouver un espace nouveau derrière lui, autour de lui, et au-delà de lui.

Afef Gharbi a fait de l’écran une partie de son histoire. Elle ne lui a jamais permis de la résumer.

FIN DU PORTRAIT PARTAGER ↗