Couronnée du Grand Prix de la seizième édition du Festival du Théâtre Arabe, la pièce Al-Hâribât s’impose comme l’un des moments artistiques les plus significatifs de la scène théâtrale arabe contemporaine. Cette distinction, attribuée à l’issue de la cérémonie de clôture organisée à la prestigieuse Opéra du Caire, consacre le travail de la metteuse en scène tunisienne Wafa Taboubi et confirme la portée internationale d’une œuvre déjà largement saluée par la critique spécialisée.

Sélectionnée parmi quinze spectacles représentant la diversité des scènes arabes contemporaines, Al-Hâribât a su s’imposer par la cohérence de son projet artistique et la maturité de son écriture scénique. Loin des dispositifs spectaculaires ou des discours didactiques, la pièce revendique une dramaturgie fondée sur la densité humaine, la précision du geste et la force du non-dit. Ce positionnement exigeant a trouvé un écho particulier auprès du jury, qui a reconnu dans l’œuvre une capacité rare à articuler profondeur esthétique et résonance universelle.

Au cœur de Al-Hâribât se déploie une réflexion complexe autour de la notion de fuite. Celle-ci n’y est jamais présentée comme un abandon, mais comme un acte de survie, parfois même comme une forme de résistance silencieuse. Les figures féminines qui traversent la pièce incarnent des trajectoires fragmentées, marquées par la contrainte, la mémoire et la quête d’un espace de réappropriation de soi. La fuite devient alors un mouvement intérieur, un déplacement symbolique face à des structures de domination sociales, culturelles et intimes.

La mise en scène de Wafa Taboubi se distingue par une grande rigueur formelle. L’économie des moyens scéniques laisse toute sa place au travail du corps et de la voix, érigés en véritables vecteurs de sens. L’espace est traité comme une zone de tension maîtrisée, où chaque déplacement, chaque silence, chaque regard participe à la construction d’une dramaturgie sensible. Cette sobriété assumée confère au spectacle une intensité rare, tout en renforçant la lisibilité émotionnelle du propos.

L’écriture dramatique adopte une structure fragmentaire, refusant toute narration linéaire ou explicative. Les récits se croisent, se superposent, sans jamais se dissoudre les uns dans les autres. Cette forme chorale permet à l’œuvre de conjuguer l’intime et le collectif, offrant au spectateur une expérience active, fondée sur l’écoute et l’interprétation plutôt que sur la réception passive. Al-Hâribât invite ainsi à une lecture plurielle, où le sens se construit dans les interstices du texte et de la scène.

L’interprétation constitue l’un des piliers majeurs de la réussite du spectacle. Porté par un ensemble d’artistes de premier plan – Fatma Ben Saïdan, Mounira Zekraoui, Lobna Noamane, Oumayma Bhiri, Sabrine Omar et Oussama Hnaïni – le jeu se distingue par une cohésion remarquable. Aucun rôle ne cherche à s’imposer au détriment de l’ensemble ; au contraire, chaque présence scénique s’inscrit dans une dynamique collective qui renforce la crédibilité émotionnelle et la force expressive de l’œuvre.

La pièce avait déjà marqué les esprits lors des Journées Théâtrales de Carthage – édition 2026, où elle avait remporté plusieurs distinctions majeures. Cette reconnaissance successive, à Carthage puis au Caire, confirme la solidité artistique du projet et son inscription durable dans le paysage théâtral arabe. Elle témoigne également de la vitalité du théâtre tunisien, capable de proposer des formes contemporaines exigeantes, en dialogue avec les grandes scènes régionales et internationales.

Au-delà du succès d’un spectacle, la consécration de Al-Hâribât traduit une dynamique plus large : celle d’un théâtre arabe contemporain en pleine recomposition, soucieux de renouveler ses langages et d’interroger les mutations profondes de ses sociétés. En refusant la simplification et la posture démonstrative, l’œuvre affirme le théâtre comme un espace critique, un lieu de pensée et de résistance symbolique.

Dans un contexte culturel souvent dominé par l’immédiateté et la logique de visibilité, Al-Hâribât revendique une autre temporalité, celle du temps long et de la maturation artistique. La pièce rappelle que le théâtre, lorsqu’il est porté par une vision claire et une exigence éthique, demeure un espace privilégié de transmission, de questionnement et de transformation.

Ainsi, le Grand Prix attribué à Al-Hâribât ne constitue pas une simple récompense institutionnelle, mais un signal fort adressé à la création scénique arabe. Par sa rigueur formelle, sa profondeur humaine et sa portée symbolique, l’œuvre de Wafa Taboubi s’impose comme une référence majeure du théâtre arabe contemporain et comme une proposition artistique appelée à rayonner bien au-delà des frontières régionales.

Rédaction – Bureau du Caire.