PORTRAITS

Alexandra Karam Tenir l’image quand le système manque

PO4OR
20 mars 2026
4 min de lecture
Elle tient ce qui pourrait disparaître

Il existe des parcours qui se développent à l’intérieur de structures solides, soutenus par des institutions, des financements, des réseaux établis. Et puis il y a ceux qui prennent forme ailleurs, dans des contextes où rien n’est garanti, où chaque geste doit d’abord inventer ses propres conditions d’existence. Alexandra Karam appartient à cette seconde catégorie, plus discrète, mais aussi plus exigeante.

Son travail ne s’inscrit pas dans un système cinématographique stabilisé. Il émerge dans un environnement où la production est fragmentée, où les continuités sont rares, où la mémoire culturelle elle-même semble souvent suspendue. Dans ce contexte, faire un film, organiser un festival, produire une image, ne relèvent pas uniquement d’un acte artistique. Ce sont des gestes qui tentent de maintenir une forme de présence.

Formée à la fois par l’image et par l’écoute, Alexandra Karam développe une pratique qui traverse les formats sans chercher à les hiérarchiser. Clip musical, court métrage, événement cinématographique: chaque forme devient un espace d’expérimentation. Mais cette dispersion apparente ne traduit pas une hésitation. Elle répond à une contrainte plus profonde: l’absence d’un cadre suffisamment stable pour accueillir une trajectoire linéaire.

Dans le clip Ya Fager, qu’elle réalise, l’image ne cherche pas à imposer une signature visuelle spectaculaire. Elle accompagne, elle soutient, elle laisse circuler l’émotion sans la saturer. Ce choix, loin d’être anodin, révèle une position. Refuser l’excès formel, dans un paysage déjà fragile, devient une manière de ne pas écraser ce qui tente d’exister.

Son court métrage Staroye Delo prolonge cette logique. Le récit y avance avec retenue, comme s’il était conscient de la difficulté même de raconter. Il ne s’agit pas de produire un choc esthétique, mais d’installer une tension plus lente, presque souterraine. Une tension qui tient moins à ce qui est montré qu’à ce qui persiste en dehors du cadre.

Cette relation particulière à l’image trouve un écho direct dans son engagement pour le Byblos International Film Festival, qu’elle fonde et développe. Le festival, encore jeune, ne peut être évalué selon les critères des grandes manifestations internationales. Il ne dispose ni de leur visibilité, ni de leur capacité d’attraction. Pourtant, le réduire à cette échelle comparative manquerait l’essentiel.

À Byblos, il ne s’agit pas simplement de programmer des films. Il s’agit de créer un lieu. Un espace où les images peuvent être vues, discutées, partagées. Dans un environnement où les circuits de diffusion restent limités, où les œuvres peinent à trouver leur public, cette fonction devient centrale. Le festival agit alors comme une tentative de continuité, là où tout tend à se fragmenter.

Les images de ses éditions montrent moins une industrie qu’une communauté en formation. Des rencontres, des échanges, des projections à taille humaine. Rien de spectaculaire, mais une présence réelle. Et c’est précisément dans cette échelle réduite que se joue quelque chose d’essentiel: la possibilité de maintenir un lien entre les œuvres et ceux qui les regardent.

Le travail d’Alexandra Karam se déploie ainsi dans un équilibre délicat. D’un côté, une conscience aiguë des limites structurelles. De l’autre, une volonté de ne pas les laisser définir entièrement le champ du possible. Cette tension traverse l’ensemble de ses projets. Elle empêche toute installation confortable, mais elle évite aussi la tentation du renoncement.

Son rapport à la mémoire, notamment à travers son lien avec l’univers de Lhasa de Sela, éclaire encore davantage cette position. La mémoire, chez elle, n’est pas un matériau figé. Elle est une matière fragile, qu’il faut approcher avec précaution. Les images d’archives, les récits familiaux, les fragments du passé ne sont jamais utilisés pour produire un effet de nostalgie. Ils servent à maintenir une continuité sensible, à relier ce qui pourrait se dissoudre.

Dans un contexte où les récits collectifs sont souvent interrompus, où les trajectoires se brisent ou se dispersent, travailler la mémoire devient un acte presque structurel. Il ne s’agit plus seulement de raconter, mais de préserver la possibilité même du récit.

Cette approche explique aussi la retenue de sa présence publique. Alexandra Karam ne construit pas une figure d’auteur fondée sur l’affirmation ou la domination symbolique. Elle opte pour une visibilité mesurée, en cohérence avec la nature de son travail. Cette discrétion n’est pas un retrait. Elle correspond à une autre manière d’habiter le champ culturel.

Dans les systèmes fortement structurés, la reconnaissance passe souvent par l’imposition d’une signature, par la capacité à marquer un territoire esthétique ou discursif. Ici, le geste est différent. Il consiste à maintenir un espace ouvert, à permettre à plusieurs voix d’exister sans être immédiatement absorbées par une logique de hiérarchie.

Cela ne signifie pas que son travail échappe à toute critique. L’absence d’un positionnement plus affirmé, d’une ligne esthétique plus tranchée, peut parfois donner l’impression d’un projet encore en construction. Mais cette incomplétude est aussi le reflet du contexte dans lequel il s’inscrit. Elle ne relève pas uniquement d’un choix individuel.

Ce qui se joue dans le parcours d’Alexandra Karam dépasse ainsi la question de la réussite personnelle. Il interroge la manière dont une pratique artistique peut se déployer en dehors des centres de production dominants. Comment produire des images sans infrastructure solide? Comment construire une continuité là où les conditions mêmes de cette continuité restent incertaines?

À ces questions, elle ne répond pas par un discours théorique, mais par une accumulation de gestes concrets. Un film, un clip, un festival. Des formes modestes, mais répétées. Comme si la constance pouvait, à terme, compenser l’absence de structure.

Ce travail patient ne transforme pas encore le champ dans lequel il s’inscrit. Il ne redéfinit pas les règles du jeu. Mais il agit à un autre niveau. Il empêche une disparition. Il maintient une possibilité.

Dans des contextes où tout semble déjà organisé, ce type de démarche peut paraître secondaire. Dans des contextes où rien n’est garanti, il devient essentiel.

Ce que construit Alexandra Karam n’est pas un pouvoir. C’est une continuité fragile, mais tenace. Une manière de tenir l’image, de la faire circuler, de lui offrir un espace, même provisoire.

Et parfois, dans certains territoires, cela suffit déjà à faire exister le cinéma.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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