Dans le champ artistique contemporain, certaines trajectoires se distinguent moins par leur visibilité que par la précision de leurs choix. Elles avancent sans rupture spectaculaire, mais selon une logique interne rigoureuse, attentive à la continuité du geste et à la responsabilité du regard. Le parcours de Alexandra Naoum relève de cette configuration exigeante, où chaque déplacement professionnel s’inscrit dans une réflexion sur le sens même de l’acte artistique.
Née à Paris, formée très tôt au théâtre, elle entre dans le métier par l’expérience concrète de la scène, là où le corps engage la parole et où le temps ne se délègue pas. Le théâtre ne constitue pas pour elle une étape parmi d’autres, mais un socle fondateur : un espace d’apprentissage de la rigueur, de l’écoute et de la présence. Jouer, dans ce cadre, signifie d’abord comprendre la dynamique d’un texte, mesurer le poids d’un silence, accepter que le sens ne se donne jamais immédiatement.
Dès ses premiers rôles, Alexandra Naoum développe un rapport au jeu qui refuse l’excès et la démonstration. Son interprétation repose sur une économie maîtrisée du geste, une attention constante portée aux variations du rythme et à ce qui se joue en creux. Elle ne cherche pas à occuper le centre, mais à faire exister une tension juste entre le personnage et l’espace qui l’entoure. Cette exigence, perceptible au théâtre comme à l’écran, inscrit son travail dans une tradition où l’acteur n’est pas un vecteur d’effets, mais un lieu de passage du sens.
Du jeu au cadre
Le déplacement progressif vers la réalisation s’opère chez elle sans rupture ni proclamation. Passer derrière la caméra ne relève pas d’un changement de position hiérarchique, mais d’un approfondissement logique. Après avoir longtemps travaillé sous le regard des autres, Alexandra Naoum éprouve la nécessité d’assumer le cadre, le montage, le point de vue. Non pour imposer une vision autoritaire, mais pour inscrire pleinement sa responsabilité dans l’acte de création.
Ses premiers courts-métrages traduisent cette transition réfléchie. Ils se construisent autour de situations resserrées, de fragments de récits où l’intime et le social se frôlent sans jamais se confondre. La mise en scène privilégie la retenue, laissant aux corps et aux regards le soin de porter la tension narrative. Le montage, précis, évite toute sur-explication, confiant au spectateur un rôle actif dans la construction du sens.
Cette démarche se confirme dans L’Amazone, puis dans Lavande. Deux films qui ne cherchent ni la démonstration ni l’illustration thématique, mais interrogent des états, des seuils, des moments de bascule. Le cinéma de Naoum se situe du côté de la perception : il observe, accompagne, laisse affleurer ce qui ne se formule pas immédiatement. En cela, il s’inscrit dans une tradition cinématographique où le regard prime sur le discours.
Une circulation internationale sans posture
Parallèlement à son ancrage dans le paysage artistique français, Alexandra Naoum développe une circulation internationale assumée, notamment à travers des projets indépendants tournés hors de France. Cette ouverture n’est jamais traitée comme une expérience périphérique ou exotique, mais comme une confrontation directe à d’autres manières de produire, de raconter et de penser le cinéma.
Dans Fractures, drame social présenté et distingué dans plusieurs festivals internationaux, elle incarne un rôle féminin central avec une retenue qui évite tout pathos. Le film, salué pour sa justesse, met en lumière sa capacité à inscrire son jeu dans des récits complexes, où les enjeux sociaux ne sont jamais dissociés de l’expérience intime. Cette articulation subtile constitue l’un des traits les plus constants de son travail.
Identité diffuse, regard construit
Issue d’une famille d’origine libanaise, Alexandra Naoum n’a jamais fait de cette donnée biographique un argument discursif ou un marqueur revendiqué. Cette dimension opère autrement : comme une mémoire diffuse, une sensibilité aux déplacements, aux tensions de l’appartenance, aux récits fragmentés. Elle nourrit un regard attentif aux figures en marge, aux situations de seuil, sans jamais se transformer en programme identitaire.
Son cinéma et son jeu s’inscrivent ainsi dans un espace relationnel plutôt que démonstratif. Il ne s’agit pas de représenter une identité, mais d’explorer des positions, des contradictions, des fragilités. Cette posture confère à son travail une résonance particulière dans un contexte culturel où les assignations tendent à se durcir.
Entre télévision et exigence artistique
Sa présence durable à la télévision française, notamment à travers des séries populaires, ne constitue pas une parenthèse opportuniste, mais un prolongement de son parcours. Dans ces formats contraints, Alexandra Naoum maintient une qualité d’interprétation qui refuse la caricature et l’automatisme. Elle y déploie la même attention au rythme, au regard et à la justesse que dans ses projets plus indépendants.
Cette capacité à circuler entre différents espaces de production sans diluer son exigence témoigne d’une maîtrise rare. Elle révèle une compréhension fine des enjeux contemporains du métier d’actrice, pris entre visibilité médiatique et responsabilité artistique.
Tenir la ligne
À l’examen de son parcours, une constante s’impose : la lisibilité de ses choix. Rien ne semble dicté par la précipitation ou la recherche d’exposition immédiate. Chaque étape prolonge la précédente, dans une logique de continuité et d’approfondissement. Actrice devenue réalisatrice sans renier le jeu, cinéaste attentive aux corps et aux silences, Alexandra Naoum construit une œuvre en devenir, cohérente et ouverte.
Son travail ne cherche ni à clore un propos ni à figer une identité artistique. Il avance par ajustements successifs, fidèle à une éthique du regard qui privilégie la durée à l’effet, la responsabilité à l’impact. En cela, elle incarne une figure contemporaine de la création : discrète, exigeante, profondément consciente de ce que l’acte artistique engage.
Rédaction – Bureau de Paris