La place d’un cinéaste ne se mesure pas toujours au nombre de films réalisés, ni à leur visibilité immédiate dans les circuits de diffusion. Dans certains parcours plus rares, cette place se déplace ailleurs : dans la manière d’approcher le cinéma lui-même, non pas uniquement comme un résultat, mais comme un processus complexe qui traverse l’écriture, le développement, la réflexion et la construction des conditions qui rendent un film possible. Chez Ali Kareem Obaid, ce déplacement devient structurant. Il ne se contente pas de réaliser des films ; il s’inscrit dans une position plus composite à l’intérieur de l’écosystème cinématographique.
Formé entre l’Irak et l’Allemagne, il évolue dans un espace qui n’est pas seulement géographique, mais méthodologique. Cette double formation ne se traduit pas par un discours explicite sur l’identité, mais par une manière de travailler : une distance maintenue vis-à-vis des modèles établis, et un choix assumé de trajectoires qui ne reposent ni sur la vitesse, ni sur l’accumulation, mais sur une construction progressive de l’expérience. Ses courts métrages, Hassan in Wonderland et Abraham, ont circulé dans de nombreux festivals internationaux. Mais leur fonction ne se réduit pas à une visibilité. Ils s’inscrivent dans des circuits où la valeur d’un film tient à sa capacité à ouvrir des questions, plus qu’à en refermer.
Ce positionnement l’éloigne de deux logiques dominantes. Il n’est ni un cinéaste inscrit dans les rythmes du marché, ni une figure qui revendique un discours frontal. Il se situe dans une zone intermédiaire, moins lisible, où le cinéma devient un espace de recherche autant qu’un espace de production. Dans cette zone, le film n’est pas une finalité, mais un moment dans un processus plus large.
Cependant, ce qui définit son parcours ne s’arrête pas aux films réalisés. Parallèlement, sa présence s’étend à l’intérieur même des structures de l’industrie. Sa participation à des programmes internationaux tels que Berlinale Talents, son implication dans des comités de sélection, ainsi que son travail en tant que consultant en écriture, ne constituent pas des activités périphériques. Elles traduisent un déplacement de fonction : du réalisateur vers un acteur engagé dans les mécanismes de fabrication des œuvres. Il ne s’agit plus seulement de produire, mais d’intervenir en amont, au moment où les projets se forment.
Dans les ateliers qu’il anime, notamment dans le contexte du cinéma saoudien et des initiatives régionales, Ali Kareem Obaid ne se positionne pas comme un formateur au sens classique. Il n’apporte pas des méthodes standardisées, ni des solutions prêtes à l’emploi. Il agit plutôt comme un médiateur intellectuel, ouvrant des espaces de réflexion. La question centrale n’est pas « comment écrire », mais « à partir de quelle position écrire ». Comment un auteur peut-il développer une voix singulière à l’intérieur de contraintes industrielles ? Et comment un projet peut-il rester fidèle à son intention tout en étant capable d’exister concrètement ?
Cette fonction hybride — entre création, accompagnement et structuration — le place dans une position instable, mais productive. D’un côté, il participe à l’émergence de nouvelles écritures et à la formation d’une génération de cinéastes. De l’autre, il poursuit la construction de son propre parcours en tant qu’auteur. Cette double dynamique ne relève pas d’une contradiction, mais d’un moment spécifique dans une trajectoire qui n’a pas encore fixé ses contours définitifs.
Dans ce contexte, la question pertinente n’est pas tant celle de l’accomplissement que celle de la position. Où se situe-t-il réellement ? Ali Kareem Obaid se tient dans un point d’équilibre : à l’intérieur du système cinématographique, sans s’y dissoudre entièrement. Il en adopte les cadres, en fréquente les institutions, en comprend les logiques. Mais il maintient en même temps une distance critique qui lui permet de ne pas s’y réduire. Cette distance est essentielle. Elle conditionne sa capacité à circuler entre plusieurs rôles sans être enfermé dans un seul.
Le développement de son premier long métrage marque une étape importante dans cette trajectoire. Le passage du court au long ne constitue pas uniquement une évolution formelle. Il représente un test. Celui de savoir si l’ensemble des expériences accumulées — festivals, laboratoires, ateliers, accompagnement de projets — peut se condenser en une écriture cinématographique pleinement assumée. Autrement dit, si ce parcours, jusqu’ici fragmenté en plusieurs fonctions, peut produire une signature identifiable.
À ce stade, Ali Kareem Obaid ne cherche pas à imposer cette signature de manière frontale. Il ne s’inscrit pas dans une stratégie de visibilité immédiate, ni dans un discours qui se proclame. Sa progression est plus discrète, mais elle obéit à une logique précise : construire les conditions de l’émergence plutôt que l’affirmer prématurément. Dans un environnement dominé par la rapidité et la nécessité de se positionner rapidement, ce choix introduit un autre rapport au temps. Un rapport où la maturation précède la reconnaissance.
Cette position comporte néanmoins ses propres tensions. Être impliqué dans les mécanismes de développement et d’accompagnement peut, à terme, retarder la consolidation d’un projet personnel. L’équilibre entre participation au système et affirmation d’une voix singulière n’est jamais donné. Il se négocie en permanence. Et c’est précisément dans cette négociation que se joue la suite de son parcours.
Ce qui apparaît aujourd’hui, ce n’est donc pas une figure stabilisée, mais un processus en cours. Ali Kareem Obaid n’est ni un cinéaste installé, ni un débutant. Il occupe un espace intermédiaire, où se croisent production, réflexion et transmission. Cet espace, encore en construction, constitue à la fois sa force et son enjeu.
En définitive, son parcours ne se lit pas uniquement à travers ce qui a été réalisé, mais à travers ce qui est en train de se construire. Non pas comme une trajectoire achevée, mais comme une configuration ouverte, inscrite dans un système qu’il habite tout en cherchant à en redéfinir les contours.
Ici, le cinéma n’apparaît pas comme une simple image projetée, mais comme un ensemble de relations, de conditions et de décisions qui précèdent l’écran. Et c’est précisément à cet endroit — entre fabrication et réflexion — que se situe, aujourd’hui, sa position.
PO4OR-Bureau de Paris
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