PORTRAITS

Ali Marhyar, l’architecture du récit : maîtriser le jeu, écrire le réel, orchestrer le regard

PO4OR
28 avr. 2026
5 min de lecture

Ali Marhyar n’appartient pas à la catégorie rassurante des acteurs visibles, ni à celle, plus balisée, des auteurs consacrés. Il occupe une zone plus rare, plus stratégique : celle de ceux qui traversent les lignes du système pour en comprendre les mécanismes, avant de tenter d’en prendre le contrôle. Ce qui, dans une lecture superficielle, pourrait apparaître comme une trajectoire discrète ou fragmentée, se révèle en réalité comme une construction méthodique, presque silencieuse, d’un pouvoir narratif.

Son parcours ne se laisse pas réduire à une accumulation de rôles. Il faut le lire comme une progression fonctionnelle : apprendre le jeu, comprendre l’écriture, pénétrer les logiques du casting, puis réorganiser l’ensemble depuis l’intérieur. Là où beaucoup d’acteurs restent assignés à l’interprétation, Marhyar élargit progressivement son territoire. Il ne cherche pas uniquement à exister à l’écran ; il cherche à comprendre pourquoi et comment cet écran fonctionne, qui décide, qui écrit, qui distribue les rôles, et selon quelles logiques implicites.

C’est précisément dans ce déplacement que réside sa singularité. Écrire, jouer, réaliser : ces trois dimensions, souvent cloisonnées dans l’industrie française, deviennent chez lui un système cohérent. L’écriture n’est pas un prolongement du jeu, mais une prise de contrôle sur la narration. Le jeu n’est pas une fin en soi, mais un laboratoire d’observation. Quant à la réalisation, elle n’apparaît pas comme un geste de rupture spectaculaire, mais comme l’aboutissement logique d’un processus d’accumulation et de compréhension.

Cette capacité à circuler entre les fonctions le place dans une catégorie encore peu stabilisée en France : celle des architectes narratifs. Il ne s’agit plus simplement d’interpréter un rôle ou de signer une œuvre, mais de comprendre l’ensemble de la chaîne de fabrication du récit. Dans un paysage où les trajectoires restent souvent linéaires — acteur, puis éventuellement réalisateur — Marhyar introduit une logique plus fluide, plus stratégique, où chaque position nourrit l’autre.

Son rapport au casting est, à cet égard, révélateur. Peu visible, rarement théorisé, le casting constitue pourtant l’un des centres de gravité de l’industrie audiovisuelle. C’est là que se décident les visages, les présences, les équilibres symboliques. En ayant co-créé et écrit une série comme Casting(s), Marhyar ne s’est pas contenté d’observer ce mécanisme : il l’a intégré à sa propre pratique. Comprendre le casting, c’est comprendre la circulation du pouvoir dans le système. C’est savoir qui est légitime, qui ne l’est pas, et pourquoi.

Ce savoir, il ne le transforme pas immédiatement en discours revendicatif. Il ne cherche pas à s’imposer comme une voix militante ou théorique. Sa démarche est plus pragmatique, presque opératoire : entrer dans le système, en maîtriser les règles, puis en déplacer subtilement les lignes. C’est une stratégie de long terme, qui refuse l’éclat immédiat au profit d’une consolidation progressive.

Dans les séries populaires comme Family Business ou Candice Renoir, sa présence participe de cette logique. Il s’inscrit dans des formats installés, avec leurs codes et leurs contraintes, mais y développe une compréhension fine des rythmes, des attentes du public, des équilibres de production. Ce n’est pas là qu’il cherche la rupture, mais l’apprentissage. Ces espaces deviennent des terrains d’expérimentation, où il affine sa lecture de l’industrie.

Le passage à la réalisation avec Comme un prince marque alors une inflexion importante. Non pas parce qu’il s’agirait d’un geste radical ou d’une œuvre de rupture, mais parce qu’il formalise un changement de position. Marhyar ne se contente plus de participer au récit : il en devient l’organisateur. Il prend en charge la structure, le ton, le regard. Cette transition, souvent fantasmée comme un saut, apparaît chez lui comme une continuité. Elle ne rompt pas avec son parcours ; elle en est l’extension naturelle.

Ce qui distingue toutefois cette évolution, c’est la manière dont elle est assumée. Là où certains cherchent à marquer leur entrée dans la réalisation par une signature forte, immédiatement identifiable, Marhyar adopte une approche plus intégrée. Il ne se place pas en opposition avec le système, mais à l’intérieur de celui-ci, en travaillant ses codes de l’intérieur. Cette position peut sembler moins spectaculaire, mais elle est potentiellement plus durable. Elle permet une insertion progressive dans les espaces de décision, là où se joue réellement la transformation des récits.

Il faut alors comprendre sa trajectoire non comme une ascension classique, mais comme une montée en compétence systémique. Chaque étape — acteur, scénariste, créateur, réalisateur — correspond à une prise de connaissance supplémentaire. Ce n’est pas la visibilité qui est recherchée, mais la maîtrise. Dans un contexte français encore marqué par une certaine rigidité des rôles, cette polyvalence devient en soi une forme de singularité.

Cette rareté ne tient pas uniquement à la multiplicité des fonctions, mais à leur articulation. Beaucoup écrivent et jouent, certains réalisent après avoir été acteurs. Mais peu parviennent à intégrer ces dimensions dans une vision cohérente du récit et de sa fabrication. Marhyar, lui, semble construire précisément cette cohérence, en refusant de hiérarchiser ses compétences. L’écriture n’est pas au-dessus du jeu, ni la réalisation au-dessus de l’écriture : tout participe d’un même mouvement.

Cette logique pourrait, à terme, redéfinir sa place dans le paysage audiovisuel français. Non pas comme une figure centrale du star system, ni comme un auteur isolé, mais comme un opérateur transversal, capable de naviguer entre les espaces, de connecter les niveaux de production, et d’influencer la manière dont les histoires sont conçues et distribuées.

Il reste, à ce stade, une dimension encore en devenir : celle du discours. Si la maîtrise technique et stratégique est évidente, la question du positionnement symbolique demeure ouverte. Quelle vision du monde ses récits portent-ils ? Quelle transformation cherchent-ils à opérer ? C’est peut-être là que se jouera la prochaine étape. Car maîtriser le système est une chose ; le transformer en est une autre.

Mais déjà, dans ce qui est visible, une ligne se dessine. Celle d’un professionnel qui ne se satisfait pas d’une place assignée, qui refuse de se limiter à une fonction, et qui construit, patiemment, une capacité d’action sur le récit lui-même. Dans un paysage souvent structuré par des trajectoires prévisibles, cette démarche introduit une forme de déplacement. Discret, mais réel.

Ali Marhyar n’est pas encore une figure de rupture. Mais il est en train de devenir quelque chose de plus rare : un point de convergence entre écriture, jeu, réalisation et compréhension des mécanismes de sélection. Un espace où se fabrique, non pas seulement une carrière, mais une compétence globale du récit. Et dans une industrie où le pouvoir appartient à ceux qui maîtrisent la narration, cette position, même silencieuse, est loin d’être secondaire.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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