Il est des trajectoires artistiques qui ne se construisent ni dans la précipitation ni dans la recherche d’un effet immédiat. Elles avancent par strates successives, par consolidation patiente d’un langage, d’une posture et d’une responsabilité. Le parcours d’Amal Guermazi appartient à cette catégorie exigeante. Non pas une ascension spectaculaire, mais une installation durable dans un espace rarement occupé : celui de la direction d’orchestre comme acte de pensée, de transmission et de reconfiguration culturelle.
Cheffe d’orchestre, violoniste et musicologue, Amal Guermazi ne se contente pas d’interpréter un répertoire ; elle en interroge les cadres, les hiérarchies et les conditions de circulation. Son geste artistique se situe à la jonction de plusieurs mondes — musique arabe savante, écriture orchestrale occidentale, recherche académique — sans jamais céder à la facilité du syncrétisme décoratif. Chez elle, la rencontre n’est pas un slogan : elle est une méthode.
La direction comme langage
Diriger, pour Amal Guermazi, ne relève pas d’un exercice d’autorité mais d’un travail d’architecture. Le corps du chef n’impose pas : il articule, il respire, il relie. Cette conception, nourrie autant par la pratique instrumentale que par l’analyse musicologique, inscrit son travail dans une temporalité longue, où chaque choix sonore est pensé comme porteur de sens.
Sa formation académique, couronnée par un doctorat en musicologie à la Sorbonne, n’est jamais dissociée de la scène. Elle irrigue la manière dont elle aborde les œuvres, les arrangements et les équilibres orchestraux. Loin de figer la musique arabe dans une vision patrimoniale muséifiée, Amal Guermazi en révèle les potentialités structurelles, harmoniques et narratives au sein de formations orchestrales complexes.
Mazzika Orchestra : un projet, pas un concept
La création de Mazzika Orchestra constitue un moment charnière de son parcours. Plus qu’un ensemble, il s’agit d’un dispositif artistique pensé comme un espace de traduction musicale. Traduction non pas au sens de simplification, mais au sens le plus exigeant du terme : rendre audible, pour des publics pluriels, la richesse des systèmes musicaux arabes sans les dissoudre dans des codes occidentaux standardisés.
À travers ce projet, Amal Guermazi affirme une position claire : la musique arabe mérite une présence pleine et entière sur les grandes scènes internationales, non comme exotisme programmé, mais comme langage structuré, capable de dialoguer avec les orchestres symphoniques, les salles prestigieuses et les publics les plus divers. Les tournées internationales de l’orchestre, de Paris à New York, de Genève à Montréal, attestent de cette ambition concrètement réalisée.
Entre patrimoine et écriture contemporaine
Ce qui distingue profondément le travail d’Amal Guermazi, c’est sa capacité à maintenir une tension féconde entre fidélité et invention. Les maqâms, les formes classiques, les héritages régionaux ne sont jamais traités comme des reliques. Ils deviennent matière vivante, retravaillée par l’orchestration, par le dialogue des pupitres, par une attention constante à la respiration collective.
Cette approche s’oppose à deux écueils fréquents : la folklorisation et la neutralisation. Ni illustration pittoresque, ni dilution dans un langage globalisé. À la place, une écriture musicale qui assume la complexité, la nuance et parfois même la résistance à l’écoute immédiate. C’est précisément dans cette exigence que se situe la portée de son projet artistique.
Une présence féminine qui déplace les lignes
Être femme, arabe, cheffe d’orchestre : l’énumération pourrait facilement glisser vers le registre du symbole. Amal Guermazi s’en écarte résolument. Sa légitimité ne repose pas sur la transgression d’un ordre établi, mais sur la solidité de son travail. Elle n’occupe pas une place laissée vacante ; elle construit un espace nouveau, par la compétence, la constance et la clarté de sa vision.
Cette posture, discrète mais ferme, contribue à redéfinir les représentations sans les surcharger de discours. La scène devient alors un lieu de normalité retrouvée : une cheffe dirige, une musicienne pense, une chercheuse crée. Le reste s’efface.
Le dialogue comme horizon
Dans ses interventions médiatiques comme dans ses projets artistiques, Amal Guermazi insiste sur une idée centrale : la musique comme espace de dialogue réel. Non pas un dialogue abstrait ou diplomatique, mais un dialogue inscrit dans les structures mêmes des œuvres, dans les choix de timbres, de tempi, de phrasés.
Ce dialogue s’adresse autant aux musiciens qu’aux publics. Il suppose une écoute active, une disponibilité à l’altérité sonore, une acceptation de la complexité. En ce sens, son travail dépasse le cadre strictement musical pour rejoindre une réflexion plus large sur la circulation des cultures, la responsabilité des artistes et la place du patrimoine dans le monde contemporain.
Une trajectoire appelée à durer
Rien, dans le parcours d’Amal Guermazi, ne relève de l’éphémère. Chaque étape semble pensée comme une fondation pour la suivante. La reconnaissance internationale, les collaborations, les invitations médiatiques ne constituent pas une fin en soi, mais les signes visibles d’un travail en profondeur.
À l’heure où l’industrie culturelle privilégie souvent la vitesse, la simplification et l’événementiel, son positionnement apparaît presque à contre-courant. Il en tire précisément sa force. Car ce qu’elle construit ne se consomme pas : cela s’inscrit.
Amal Guermazi ne dirige pas seulement des orchestres. Elle dirige des trajectoires musicales, des récits culturels, des espaces de compréhension. Et c’est dans cette capacité à tenir ensemble l’art, la pensée et la transmission que réside la pleine légitimité de son portrait.