La peinture d’Anas Albraehe ne cherche ni à expliquer le monde ni à le traduire. Elle procède autrement, par immersion. Elle avance à partir d’un rapport direct au réel, non pour en produire une image reconnaissable, mais pour en capter la charge humaine, émotionnelle et sensible. Chez lui, peindre ne consiste pas à représenter une situation ou une identité, mais à habiter une condition. Cette posture, à la fois simple et exigeante, fonde une œuvre qui se développe dans la durée, à distance des effets de mode et des narrations spectaculaires.
Formé à Damas avant de poursuivre son parcours entre Beyrouth et l’Europe, Anas Albraehe n’a jamais abordé la peinture comme un langage autonome, coupé du vécu. Très tôt, son travail se construit au contact des corps, des visages, des existences fragilisées par la violence sociale, l’exil ou la précarité. Cette proximité n’a rien d’une posture compassionnelle. Elle relève d’une attention soutenue portée à l’autre, d’un engagement discret mais constant, nourri par une expérience directe auprès des réfugiés et par une réflexion approfondie sur les mécanismes psychologiques du déracinement.
Ce rapport au réel ne débouche pourtant jamais sur une peinture descriptive ou illustrative. Bien au contraire. L’une des caractéristiques majeures de son œuvre réside dans sa capacité à transformer la dureté du monde en une matière picturale autonome. La couleur y joue un rôle central. Libérée de toute fonction naturaliste, elle devient un vecteur de tension, de rythme et de déplacement. Héritier assumé de l’impressionnisme et surtout du fauvisme, Anas Albraehe utilise des aplats puissants, des contrastes francs, une palette souvent violente qui ne vient pas embellir la réalité mais la transposer dans un autre régime de perception.
Cette couleur, choisie de manière instinctive, agit comme une force de désidentification. Elle permet de sortir le sujet de l’anecdote, de le soustraire au piège du témoignage immédiat. En cela, son travail s’inscrit dans une filiation picturale française qu’il a longuement observée, comprise et intégrée, de Millet à Matisse, sans jamais tomber dans la citation ou le mimétisme. L’héritage est absorbé, digéré, réinvesti dans un langage personnel qui se construit par strates successives.
Un autre élément structure profondément sa peinture : l’absence quasi systématique de perspective. Les figures semblent prises dans un espace frontal, sans profondeur narrative ni échappée visuelle. Cette planéité n’est pas un choix formel isolé. Elle engage une position éthique. Refuser la perspective, c’est refuser la distance confortable. C’est maintenir le regard dans un face-à-face direct avec le sujet peint. Les personnages ne sont ni idéalisés ni dramatisés. Ils existent dans leur fragilité, exposés, parfois presque vulnérables, livrés au regard sans médiation.
Qu’il s’agisse d’autoportraits, de figures de réfugiés, de travailleurs ou de personnages solitaires, Anas Albraehe peint des êtres sans fard. Ils ne cherchent pas à séduire ni à provoquer. Ils sont là, dans ce qu’ils ont de plus simple et de plus complexe à la fois. Cette retenue expressive confère à l’ensemble de son œuvre une intensité silencieuse. La peinture ne crie pas. Elle insiste. Elle s’impose par sa présence, par la densité de la matière, par l’équilibre fragile entre figuration et abstraction.
Cette tension est au cœur de sa démarche. Anas Albraehe ne choisit pas entre représentation et dissolution de la forme. Il maintient les deux en dialogue constant. Les corps sont reconnaissables, mais souvent fragmentés, enveloppés, absorbés par la couleur et la texture. L’espace pictural se déhiérarchise. Le regard circule sans point focal évident. Cette manière de travailler rapproche son œuvre de certaines recherches expressionnistes, tout en conservant un ancrage fort dans la réalité humaine.
La peinture devient alors un lieu de passage. Un espace où se rencontrent le vécu individuel et des questions plus universelles liées à la mémoire, à l’identité et à la transmission. À ce titre, la poésie occupe une place essentielle dans son processus créatif. Anas Albraehe écrit parallèlement à sa pratique picturale. Ses textes, souvent courts, abordent l’amour, la maison perdue, la patrie, le quartier d’enfance, mais aussi la condition humaine dans ce qu’elle a de plus fragile. Cette écriture ne vient pas commenter les tableaux. Elle en constitue le prolongement intérieur, la face invisible.
Cette porosité entre les disciplines s’enracine dans une sensibilité profondément orientale, nourrie par la pensée soufie et par une littérature qui place l’expérience intérieure au centre de la création. Chez Anas Albraehe, la spiritualité n’est jamais décorative. Elle ne se manifeste ni par des symboles explicites ni par des références ostentatoires. Elle s’exprime dans une manière d’être au monde, dans une attention portée à l’unité de l’être, à la relation entre le corps, l’âme et l’esprit.
Cette dimension apparaît avec force dans sa manière de parler de son travail. Lorsqu’il affirme devenir réfugié en peignant un réfugié, ou nuage en peignant le ciel, il ne formule pas une métaphore poétique gratuite. Il définit une éthique de la création fondée sur l’empathie radicale. Peindre, pour lui, revient à suspendre temporairement son identité propre pour accueillir celle de l’autre. Cette disponibilité explique sans doute la justesse émotionnelle de ses figures, qui semblent toujours habitées de l’intérieur.
Contrairement à de nombreux artistes contemporains, Anas Albraehe ne cherche pas à inscrire son travail dans une actualité technologique ou conceptuelle immédiate. Il revendique une relation lente à la peinture, fondée sur le geste, la matière, la sensation. La toile est un espace de travail, mais aussi de résistance. Résistance à la vitesse, à la simplification, à la spectacularisation des récits. Cette position n’a rien de nostalgique. Elle affirme au contraire une modernité fondée sur la continuité et la profondeur.
Aujourd’hui, son œuvre se déploie dans un contexte international qui reconnaît cette singularité. Sans jamais renier ses origines ni instrumentaliser son histoire personnelle, Anas Albraehe construit une trajectoire cohérente, inscrite dans un dialogue exigeant avec l’histoire de l’art et avec les enjeux humains contemporains. Il ne se pose ni en porte-parole ni en figure emblématique. Il assume une place plus discrète mais essentielle : celle d’un artiste qui témoigne sans discours, qui engage sans slogan, qui peint sans détour.
Sa peinture rappelle que l’art peut encore être un espace de vérité sensible, un lieu où l’on accepte de se confronter à la complexité de l’existence sans chercher à la résoudre. Elle invite le spectateur à ralentir, à regarder autrement, à entrer dans une relation plus attentive avec ce qui est donné à voir. Dans un paysage artistique souvent saturé d’images et de concepts, cette exigence fait toute la valeur de son travail.
Peindre, chez Anas Albraehe, n’est ni une échappatoire ni un refuge. C’est une manière d’habiter le monde, d’en éprouver les tensions, d’en porter les traces. Une peinture qui ne promet pas de réponses, mais qui ouvre un espace de partage et de reconnaissance. Une peinture qui, sans bruit, affirme que l’art reste avant tout une affaire profondément humaine.
Rédaction : Bureau de Paris