Certains parcours cinématographiques s’affirment loin du vacarme médiatique et des logiques de formatage dominant. Ils se construisent dans la durée, par la précision progressive d’un regard et la maturation patiente d’une écriture. Le parcours d’Andrew Dawaf relève de cette exigence rare : un cinéma qui ne cherche ni l’exposition immédiate ni la validation spectaculaire, mais qui s’inscrit dans un espace plus profond, où l’image devient matière sensible, la mise en scène un outil d’exploration, et le film un lieu de réflexion intime et politique au sens le plus noble du terme.
Chez Andrew Dawaf, la mise en scène ne cherche pas l’effet spectaculaire. Elle procède d’un rapport direct au corps, à la mémoire et au silence. Ses films courts, loin de fonctionner comme de simples cartes de visite, composent un ensemble cohérent, traversé par des motifs récurrents : la fragilité des êtres, la trace des traumatismes, la difficulté de se réapproprier une voix après la rupture. Cette cohérence est l’un des marqueurs les plus solides de son travail. Elle témoigne d’une pensée de cinéma déjà structurée, consciente de ses outils et de ses limites.
Le court métrage Barefoot from Beirut constitue à cet égard une pièce centrale de son parcours. Inspiré par l’explosion du port de Beyrouth, le film ne cède jamais à la tentation de l’illustration ou du pathos. Dawaf y choisit une voie plus subtile : celle de l’expérience sensorielle. Le son, le sol, l’eau deviennent des vecteurs de mémoire et de reconstruction. Le traumatisme n’est pas montré, il est ressenti. Ce déplacement du regard, de l’événement vers ses résonances intimes, inscrit le film dans une tradition contemporaine du cinéma de l’après-coup, où la narration s’efface au profit de la perception.
Cette approche explique en grande partie la reconnaissance progressive du film dans de nombreux festivals internationaux, du Liban au Canada en passant par l’Europe. Cette circulation n’est pas le fruit d’un emballement conjoncturel, mais d’une adéquation entre un propos singulier et des scènes curatoriales attentives aux écritures émergentes. Andrew Dawaf ne cherche pas à séduire un marché ; il rencontre des publics parce que son cinéma fait confiance à l’intelligence sensible du spectateur.
Avec I Am a Chef, réalisé dans le cadre du 48 Hour Film Project, Dawaf démontre une autre facette de son travail : sa capacité à investir des contraintes fortes sans renoncer à son identité artistique. Le film, largement primé, confirme une maîtrise du rythme, du cadre et de la direction d’acteurs. Mais surtout, il révèle une aptitude rare à transformer un exercice imposé en véritable espace d’expression. Là encore, le personnage est placé au centre, non comme figure héroïque, mais comme être traversé par des tensions intérieures, pris entre ce qu’il montre et ce qu’il tait.
Ce qui relie ces projets, au-delà de leurs contextes de production différents, est une même conception du cinéma comme lieu de présence. Chez Andrew Dawaf, la caméra n’est jamais intrusive. Elle accompagne, observe, partage un temps avec les corps filmés. Cette éthique du regard confère à ses images une densité particulière, presque tactile. Le spectateur n’est pas convoqué pour juger ou consommer, mais pour habiter l’espace du film.
Le parcours de Dawaf s’inscrit également dans une dynamique diasporique assumée. Artiste libanais évoluant entre plusieurs territoires culturels, il ne fait pas de l’exil un argument narratif automatique. Il travaille la circulation, la dissonance, la translation. Ses films ne cherchent pas à représenter une identité figée, mais à interroger ce qui subsiste lorsque les repères se déplacent. Cette position intermédiaire, ni revendicative ni effacée, confère à son cinéma une justesse rare dans le paysage actuel.
Sur le plan esthétique, le travail visuel de Dawaf se distingue par une sobriété maîtrisée. Les cadres sont précis, jamais décoratifs. La lumière accompagne les états intérieurs plus qu’elle ne les souligne. Cette retenue formelle n’est pas une limitation, mais un choix stratégique : elle permet aux détails de surgir, aux silences de peser, aux regards de devenir signifiants. Dans un contexte où l’image est souvent surchargée, cette économie de moyens devient un acte de positionnement.
La présence d’Andrew Dawaf au Festival de Cannes, même en marge des sélections officielles, participe de cette reconnaissance progressive. Elle symbolise moins une consécration qu’un point de passage. Être là, dans cet espace hautement codifié du cinéma mondial, sans renoncer à une écriture personnelle, constitue déjà un geste fort. Dawaf ne s’y présente pas comme un produit fini, mais comme un auteur en construction, conscient de son chemin.
D’un point de vue éditorial, son parcours mérite un bورتريه approfondi précisément parce qu’il échappe aux récits simplificateurs. Il ne s’agit ni d’un succès fulgurant, ni d’un parcours institutionnel classique. Il s’agit d’un travail patient, rigoureux, porté par une vision claire de ce que le cinéma peut encore offrir : un espace de réparation, de questionnement et de présence au monde.
Dans un écosystème cinématographique souvent dominé par l’urgence de produire et de se montrer, Andrew Dawaf rappelle l’importance du temps long. Le temps de l’écriture, de l’écoute, de l’erreur aussi. Cette temporalité assumée confère à son travail une crédibilité artistique durable, au-delà des effets de mode.
En ce sens, Andrew Dawaf incarne une génération de cinéastes pour lesquels le court métrage n’est pas un simple tremplin, mais un territoire à part entière. Un espace de recherche où se forgent des langages, des éthiques et des regards. Documenter aujourd’hui ce parcours, c’est reconnaître la valeur d’un cinéma qui ne crie pas, mais qui insiste. Un cinéma qui ne cherche pas à convaincre, mais à toucher avec justesse.