Anne‑Marie Salameh n’est pas de ces figures que l’on appréhende par la surface. Son parcours, son écriture, ses choix artistiques imposent un autre rythme : celui de l’écoute, de la lenteur assumée et de la confrontation intime. Chez elle, le jeu n’est jamais un simple exercice de représentation. Il relève d’un engagement intérieur, presque éthique, où chaque rôle devient une question posée au monde autant qu’à soi-même.

Formée au théâtre avec rigueur et exigence, elle s’est construite loin des trajectoires faciles. Dès ses premières apparitions, une évidence s’impose : Anne-Marie Salameh travaille depuis l’intérieur. Elle ne cherche pas l’effet, mais la justesse. Elle ne s’installe pas dans le personnage comme dans un costume, elle l’habite comme un espace de tension, de mémoire et de responsabilité. Cette posture artistique, rare aujourd’hui, explique la densité particulière de sa présence à l’écran comme sur scène.

Ce qui distingue son parcours n’est pas l’accumulation des rôles, mais la cohérence de ses choix. Elle accepte la complexité, refuse la simplification. Ses personnages ne sont jamais univoques : ils portent des contradictions, des blessures, des silences. Ils avancent à la frontière du dicible, là où le corps devient langage et où la parole hésite. Cette manière d’aborder le jeu renvoie directement à son rapport au monde : un rapport lucide, critique, profondément humain.

Sur les réseaux comme dans ses textes personnels, Anne-Marie Salameh développe une écriture qui prolonge son travail d’actrice. Elle y interroge la notion de liberté, la violence sociale, la perte de sens, la confusion entre réussite et humanité. Ces mots ne relèvent pas de la posture morale ; ils témoignent d’une pensée en mouvement, nourrie par l’expérience, l’observation et une sensibilité aiguë à l’injustice. Cette continuité entre la parole écrite et le jeu scénique donne à son parcours une rare unité.

Le théâtre occupe dans son cheminement une place centrale, presque fondatrice. Il est pour elle un laboratoire de vérité. Dans des œuvres exigeantes, elle explore la mémoire, le trauma, l’oppression psychologique, la reconstruction de soi. Le corps y devient un territoire politique : un lieu où s’inscrivent les héritages familiaux, les systèmes de domination, mais aussi les possibilités de rupture et d’émancipation. Cette approche confère à ses performances une intensité qui dépasse le cadre narratif pour toucher à l’universel.

Anne-Marie Salameh n’a jamais cédé à la tentation de se laisser enfermer dans une image. Elle traverse les genres, les registres et les langues avec une liberté maîtrisée. Cette mobilité n’est pas dispersion ; elle est au contraire le signe d’une identité artistique solide, capable d’absorber des contextes différents sans perdre son centre. Là où d’autres se diluent, elle affine son langage.

Ce qui frappe, chez elle, c’est la manière dont la fragilité devient force. Elle n’efface pas les failles : elle les travaille, les transforme, les rend lisibles. Cette capacité à assumer la vulnérabilité comme matière artistique crée une relation particulière avec le public. On ne regarde pas Anne-Marie Salameh : on la suit, on l’écoute, on se reconnaît parfois dans ses silences. Son art ne cherche pas à séduire ; il cherche à faire sens.

Dans un paysage médiatique souvent dominé par la vitesse et la répétition, son parcours rappelle la valeur du temps long. Elle construit, pièce après pièce, rôle après rôle, une œuvre qui refuse le spectaculaire gratuit. Son engagement artistique repose sur une conviction simple mais exigeante : l’art n’a de valeur que s’il reste relié à l’humain. Cette conviction irrigue l’ensemble de son travail, de la scène à l’écran, de la parole publique à l’écriture intime.

Anne-Marie Salameh incarne ainsi une figure rare : celle de l’actrice-penseuse, pour qui le jeu est indissociable d’une réflexion sur la société, la mémoire et la liberté individuelle. Elle ne prétend pas apporter des réponses définitives. Elle ouvre des espaces. Elle crée des fissures dans le discours dominant. Elle rappelle, par son travail, que le théâtre et le cinéma peuvent encore être des lieux de vérité.

Ce biortrait s’impose donc non comme un hommage convenu, mais comme une lecture nécessaire. Car suivre le parcours d’Anne-Marie Salameh, c’est accepter de regarder l’art non comme un divertissement, mais comme une expérience de conscience. Une expérience exigeante, parfois inconfortable, toujours essentielle.

PO4OR – Bureau de Beyrouth