La trajectoire d’Anousha Nazari ne se laisse pas réduire à un parcours de scène ni à une succession de projets discographiques. Elle se construit dans un rapport exigeant au temps, à la mémoire et à la responsabilité artistique. Mezzo-soprano lyrique iranienne installée en France depuis 2016, elle développe un travail qui s’inscrit dans une zone de tension féconde entre héritage et création contemporaine, sans jamais céder aux simplifications identitaires ni aux effets de surface.
Son approche du chant repose sur une conception rigoureuse de l’interprétation. La voix n’y est pas envisagée comme un simple vecteur expressif, mais comme un lieu de transmission, un espace où s’articulent langue, histoire et pensée musicale. Cette position implique une attention constante portée aux textes, aux contextes de production des œuvres et aux conditions de leur réactivation dans le présent.
Une formation fondée sur la discipline et la durée
L’implantation d’Anousha Nazari en France marque une étape structurante de son parcours. Elle y approfondit son travail vocal auprès de Jean-François Rouchon et d’Aurélie Lobbé, dans une tradition pédagogique où la technique ne se dissocie jamais de l’intelligence stylistique ni de la précision du rapport au texte. Cette formation s’inscrit dans la durée et repose sur une exigence constante, éloignée des logiques de performance immédiate.
Cette rigueur se retrouve dans ses collaborations en musique de chambre, menées avec des interprètes dont le travail se distingue par la finesse de l’écoute et la cohérence esthétique. Ces collaborations ne relèvent pas d’un réseau opportuniste, mais d’un choix artistique assumé : privilégier des partenaires avec lesquels la musique peut être pensée comme un espace de dialogue, et non comme une simple juxtaposition de compétences.
Une géographie artistique cohérente
Les lieux où se déploie le travail d’Anousha Nazari dessinent une géographie signifiante. Elle s’est produite dans des salles majeures en Iran, notamment au Roudaki Hall avec l’Orchestre symphonique de Téhéran, avant d’inscrire durablement son travail dans le paysage culturel européen : Opéra Garnier, Philharmonie de Paris, Philharmonie am Gasteig à Munich, Salle Cortot, Beaux-Arts de Paris, Hôtel de Lauzun. À ces espaces s’ajoutent des projets et tournées en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, à Chypre, en Thaïlande et en Chine.
Cette circulation internationale n’est ni décorative ni stratégique au sens promotionnel. Elle témoigne d’une capacité à inscrire des répertoires fortement situés dans des contextes culturels variés sans en neutraliser la portée symbolique. Le travail d’interprétation repose sur une mise en relation précise entre les œuvres, les lieux et les publics, dans une logique de traduction culturelle plutôt que d’adaptation superficielle.
Discographie et pensée du répertoire
La discographie d’Anousha Nazari constitue un axe central de son projet artistique. Sounds of Ancestors (2021), publié par le Samuel Jordan Center for Persian Studies & Culture de l’Université de Californie, s’articule autour des mélodies persanes du XXᵉ siècle associées à des textes de grands poètes du monde iranien. L’album ne procède pas d’une démarche patrimoniale figée. Il interroge la notion de filiation artistique en considérant l’héritage comme une matière active, susceptible d’être réinvestie dans des formes contemporaines.
Cette réflexion se prolonge avec In Vino Veritas. Hommage à Khayyam (2024), produit par Gondishapour en partenariat avec la Fondation Nationale des Beaux-Arts. L’album repose sur une mise en musique contemporaine des quatrains de Khayyam, poète persan du XIᵉ siècle, écrite spécifiquement pour ce projet. Le choix de Khayyam engage une lecture exigeante : celle d’un poète de la lucidité, du doute et de l’instant, dont la pensée échappe aux cadres moraux et esthétiques convenus. En confiant ces textes à des compositeurs contemporains, Anousha Nazari refuse toute approche muséale et affirme la nécessité d’une confrontation directe entre poésie ancienne et langage musical d’aujourd’hui.
Projets transversaux et formats de concert
Le travail d’Anousha Nazari se distingue également par une attention portée aux formats de diffusion. Le projet Labyrinthe Baroque, conçu avec le guitariste classique Antoine Morinière, propose un parcours musical associant Haendel, Dowland et Strozzi à la poésie de Rûmi et aux mélodies de Maraghi. Les arrangements pour voix et guitare privilégient une écoute resserrée, qui met en valeur la texture du texte et la respiration musicale.
Ce projet, largement présenté en France et à l’international, a rencontré un public nombreux sans renoncer à son exigence artistique. Il démontre qu’il est possible de conjuguer profondeur du propos et clarté de la forme, en faisant de la musique un espace de circulation entre les époques et les traditions, plutôt qu’un territoire cloisonné.
Image, médiation et institutions
Au-delà de la scène, Anousha Nazari développe un travail de médiation à travers des projets vidéo réalisés avec des institutions telles que le Théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris et le Musée national des arts asiatiques – Guimet. Ces projets prolongent la réflexion musicale par une attention portée au cadre visuel, à l’espace et à la mémoire. L’image y est pensée comme un langage autonome, capable de dialoguer avec la musique sans la réduire à un support promotionnel.
Son engagement au sein de jurys d’institutions culturelles de premier plan, dont la Fondation Nationale des Beaux-Arts et le Global Encounters Festival du réseau Aga Khan Development, atteste d’une reconnaissance institutionnelle fondée sur la cohérence et la solidité de son parcours. Il confirme également sa place dans une réflexion collective sur les enjeux contemporains de la création et de la transmission artistique.
Une position artistique mesurée
Le travail d’Anousha Nazari se caractérise par une retenue constante dans l’énoncé de soi. Son origine iranienne, son installation en France et sa circulation internationale ne sont jamais mobilisées comme des arguments discursifs. Elles constituent un cadre d’expérience, non un dispositif narratif. Cette position confère à son travail une densité particulière et laisse à la musique la primauté du sens.
Dans un paysage culturel souvent saturé de récits simplificateurs, cette approche apparaît comme un choix esthétique et éthique. Elle repose sur l’idée que la transmission ne s’opère ni par l’effacement des différences ni par leur mise en spectacle, mais par un travail précis de mise en relation et de fidélité aux œuvres.
Le parcours d’Anousha Nazari s’inscrit dans une conception exigeante de la responsabilité artistique. Interprète attentive aux textes, aux contextes et aux formes, elle développe un travail qui refuse les raccourcis et privilégie le temps long. Sa trajectoire témoigne d’une volonté constante de faire dialoguer héritage et création sans les opposer, et de penser la voix comme un espace de passage plutôt que comme une affirmation.
Dans un contexte de circulation accélérée des contenus culturels, son travail rappelle l’importance de l’écoute, de la précision et de la profondeur. Une pratique artistique qui ne cherche pas à occuper l’espace, mais à le structurer.
Ali AL-Hussein - Paris
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