Ce que propose Aretha Iskandar avec Prendre le Large ne relève ni d’un récit sentimental, ni d’un exercice de style. Le film se situe ailleurs. Dans une zone plus exigeante, plus nue: celle où l’amour cesse d’être une évidence pour devenir une épreuve de vérité.
Rien, ici, n’est construit pour rassurer.
Dès l’architecture du projet, une ligne se dessine. Deux êtres liés par une intensité réelle, mais portés par des directions incompatibles. Non pas une opposition spectaculaire, ni un conflit narratif classique. Plutôt une divergence silencieuse, progressive, presque irréversible. Ce qui se joue n’est pas la fin d’un amour. C’est la découverte qu’il ne peut pas tenir.
C’est là que se situe le geste d’Aretha Iskandar.
Car Prendre le Large ne cherche pas à retenir ce qui se défait. Il organise le moment de la séparation comme une forme d’accomplissement. Non pas au sens d’une résolution, mais comme une nécessité intérieure. Quitter devient un acte de fidélité. Non pas à l’autre, mais à ce que chacun est en train de devenir.
Ce déplacement est fondamental.
Dans une économie contemporaine de l’image où l’amour est souvent réduit à une fonction narrative ou à un vecteur d’identification, Iskandar choisit de le traiter comme une matière instable. Elle ne le protège pas. Elle le met à l’épreuve. Elle le confronte à ses limites, jusqu’à ce qu’il révèle ce qu’il est réellement capable de contenir.
Cette approche ne relève pas d’un romantisme mélancolique. Elle engage une pensée.
Formée aux relations internationales et à la musique avant d’entrer dans le cinéma, Aretha Iskandar porte en elle une structuration particulière du regard. Chez elle, le récit ne précède pas la pensée. Il en est la conséquence. Chaque choix narratif, chaque décision formelle semble répondre à une interrogation plus profonde: qu’est-ce qui, dans une relation, résiste au réel? Et qu’est-ce qui cède?
Cette interrogation traverse tout le projet.
Le choix de situer le film en Normandie n’est pas anecdotique. Il ne s’agit pas d’un décor, ni même d’un ancrage biographique. La région devient un espace de traduction. Un territoire où le paysage, la lumière, les variations météorologiques produisent une lecture parallèle de l’état intérieur des personnages.
La mer, ici, n’est pas un symbole. Elle est une structure.
Elle impose son rythme. Elle déplace les corps. Elle introduit une temporalité qui échappe aux personnages eux-mêmes. Les marées ne négocient pas. Elles avancent, reculent, reviennent. Comme les mouvements internes que le film tente de capter. Comme cette oscillation constante entre le désir de rester et la nécessité de partir.
Dans cet espace, rien n’est fixe.
La lumière change, le vent modifie les distances, les visages se transforment au contact du lieu. Et c’est précisément dans cette instabilité que le film trouve sa cohérence. Car ce que filme Aretha Iskandar, ce ne sont pas des situations. Ce sont des états en transition.
Cette capacité à filmer l’instable constitue l’un des éléments les plus singuliers de son approche.
Elle ne cherche pas à définir ses personnages. Elle les laisse se déplacer. Se contredire. Se perdre parfois. Le film ne propose pas une trajectoire linéaire. Il installe une expérience. Une traversée où le spectateur n’est pas invité à comprendre, mais à ressentir la nécessité du mouvement.
C’est ici que le geste devient presque spirituel.
Non pas dans un sens mystique ou décoratif, mais dans une forme de dépouillement. Le film retire progressivement tout ce qui pourrait masquer l’essentiel. Les certitudes, les illusions de stabilité, les projections. Il ne reste alors qu’un noyau dur: la confrontation à soi-même.
Aimer, dans Prendre le Large, ne protège pas.
Aimer expose.
Et c’est précisément cette exposition qui rend le choix inévitable. Car rester signifierait trahir ce que l’on est en train de devenir. Partir devient alors une forme de vérité. Une vérité coûteuse, douloureuse, mais nécessaire.
Aretha Iskandar ne dramatise pas ce passage. Elle le tient.
Sa mise en scène, telle qu’elle se dessine dans ses précédents travaux — notamment Alex, film court primé au Nikon Film Festival — repose déjà sur une économie du geste. Peu d’effets. Peu de démonstration. Une confiance dans la puissance des situations, dans la capacité du cadre à contenir une tension.
Avec Prendre le Large, cette économie se radicalise.
Le film ne cherche pas à convaincre. Il ne cherche pas à séduire. Il installe un rythme. Un souffle. Une lente montée vers une décision qui, une fois prise, ne pourra pas être annulée.
Ce rapport au temps est essentiel.
Là où beaucoup de récits contemporains accélèrent, multiplient les événements, Iskandar ralentit. Elle crée un espace où chaque regard, chaque silence, chaque déplacement prend une valeur. Le temps n’est plus un outil narratif. Il devient une matière.
Et c’est dans cette matière que se construit le film.
Le choix des années 80 participe de cette logique. Non pas comme nostalgie, mais comme réduction du bruit. Moins de distractions, moins de médiations, une relation plus directe entre les êtres et le monde. Ce cadre permet de rendre les décisions plus nettes, plus irréversibles.
Rien ne vient amortir le choc.
Dans ce dispositif, les personnages ne peuvent pas se cacher. Ils sont contraints d’habiter pleinement ce qu’ils ressentent. Et c’est cette contrainte qui produit la vérité du film.
Ce que propose Aretha Iskandar dépasse alors la question d’un premier long parcours ou d’un projet émergent. Il s’agit d’un positionnement.
Refuser la facilité. Refuser la résolution rassurante. Refuser de transformer l’amour en spectacle consolant.
À la place, proposer une expérience plus exigeante: celle où le spectateur est confronté à une réalité qu’il connaît, mais qu’il évite souvent de regarder en face. Le moment où aimer ne suffit plus.
Dans une époque saturée d’images, de récits rapides, de formes immédiatement identifiables, ce choix est loin d’être anodin. Il implique un rapport différent au cinéma. Un rapport plus lent, plus attentif, plus engagé.
Aretha Iskandar ne cherche pas à occuper une place.
Elle définit un cadre.
Un cadre où le cinéma redevient un espace d’épreuve. Où les sentiments ne sont pas simplifiés, mais approfondis. Où la narration ne protège pas, mais révèle.
Prendre le Large apparaît ainsi comme un point de fixation.
Non pas une promesse.
Non pas un potentiel.
Mais déjà une affirmation.
Celle d’une cinéaste qui accepte de perdre pour rester juste.
Qui comprend que certaines histoires ne doivent pas être sauvées.
Et que, parfois, la seule manière d’être fidèle est de laisser partir.
Aretha Iskandar ne filme pas l’amour.
Elle filme ce qu’il exige.
PO4OR-Bureau de Paris
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