PORTRAITS

ASEEL AWWAD ENTRER LÀ OÙ L’IMAGE NE SE FIXE PAS

PO4OR
31 mars 2026
4 min de lecture
Une présence qui ne capture pas, mais qui reste assez longtemps pour que l’image existe.

Ce que fait Aseel Awwad ne peut pas être réduit au voyage. Non pas parce que son parcours serait plus vaste ou plus audacieux, mais parce qu’il déplace la fonction même du déplacement. Ce qui, en apparence, relève d’une circulation entre des lieux, se transforme en un processus plus exigeant: produire une image depuis des espaces où l’image, habituellement, ne se stabilise pas.

Ce déplacement ne passe pas par un discours. Il ne cherche ni à théoriser ni à imposer une lecture. Il s’installe ailleurs, dans la répétition des gestes, dans la continuité du mouvement, dans une manière de rester au contact du terrain suffisamment longtemps pour que quelque chose s’y construise. Il ne s’agit pas de voir, mais de tenir.

Dans cette logique, le trajet cesse d’être un objectif. Il devient un moyen. Et ce qui s’élabore n’est pas une expérience personnelle destinée à être racontée, mais une relation avec la géographie elle-même. Une relation qui ne repose ni sur la découverte ni sur la surprise, mais sur une forme d’acceptation. Accepter que le lieu ne se donne pas immédiatement, que l’image ne se capture pas instantanément, que la présence ne garantit pas la compréhension.

La voiture, dans ce dispositif, ne relève pas de l’accessoire. Elle constitue une structure. Elle permet d’inscrire le mouvement dans une continuité, de maintenir une présence sans rupture, de relier les points sans les fragmenter. À partir de là, le déplacement ne se définit plus comme une succession de destinations, mais comme une ligne qui se construit dans le temps.

Cette ligne impose une autre manière de regarder. Les visages qui apparaissent ne servent pas à attester d’un passage. Ils ne sont ni preuve ni décor. Ils participent d’un ensemble plus large, d’une matière qui ne se laisse pas réduire à une narration immédiate. Leur présence ralentit le récit, l’empêche de se refermer, l’oblige à rester ouvert.

C’est à cet endroit que se situe la différence. Car il ne s’agit pas ici de produire du contenu. Il ne s’agit pas d’assembler des séquences ou d’organiser une narration fondée sur l’intensité ou la surprise. Ce qui se construit relève d’un autre rythme. Un rythme plus lent, plus attentif, qui privilégie l’accumulation à l’événement.

L’image, dans ce cadre, ne fonctionne pas comme un résultat. Elle apparaît comme un effet. L’effet d’un temps passé, d’un contact répété, d’un ajustement progressif avec le lieu. Elle ne se détache pas de ses conditions de production. Elle en porte les traces. Et c’est précisément ce qui lui permet de circuler sans se vider entièrement de son ancrage.

L’attention médiatique internationale ne vient pas simplement valider un parcours. Elle révèle la capacité de cette image à changer d’échelle. À être reprise, diffusée, réinterprétée, sans perdre complètement la tension qui l’a produite. Mais ce passage n’est pas neutre. Il introduit une transformation.

Les systèmes médiatiques, par nature, tendent à reconfigurer ce qu’ils accueillent. À simplifier, à cadrer, à traduire selon leurs propres logiques. Ce qui est lent devient lisible. Ce qui est complexe devient accessible. Et ce processus, s’il permet la diffusion, comporte aussi un risque: celui de réduire.

Le défi ne se situe donc pas dans l’accès à ces espaces, mais dans la capacité à y maintenir une certaine densité. À continuer de produire sans céder entièrement aux formes imposées. À préserver une part de ce qui échappe.

Aseel Awwad, jusqu’ici, ne répond pas à ce défi par le discours. Elle ne le formalise pas. Elle ne le revendique pas. Elle continue. Elle poursuit le même geste, le même rythme, la même manière d’entrer dans les lieux. Et cette continuité devient, en elle-même, une position.

Ce qui caractérise cette démarche n’est pas la prise de risque, même si elle est présente. Ce n’est pas non plus l’accès, même s’il est difficile. C’est la capacité à rester sans transformer immédiatement. À traverser sans s’approprier. À produire sans saturer.

Dans ce cadre, la notion d’aventure se déplace. Elle ne relève plus de l’exploit, ni de la performance. Elle devient une pratique de la durée. Une manière de s’inscrire dans un environnement sans chercher à le dominer. Une attention à ce qui résiste, à ce qui ne se donne pas.

Cette attention se lit dans la construction même des images. Dans ce qui est montré, mais aussi dans ce qui reste hors champ. Dans ce qui est dit, mais aussi dans ce qui est laissé en suspens. Il ne s’agit pas de tout révéler, mais de maintenir une part d’inachevé.

C’est là que se forme une autre densité. Une densité qui ne dépend pas de l’intensité des situations, mais de la conscience de leurs limites. De ce qui peut être vu, et de ce qui ne le peut pas. De ce qui peut être transmis, et de ce qui résiste à toute traduction.

Le travail d’Aseel Awwad ne redéfinit pas uniquement le déplacement. Il reconfigure la place de la géographie dans la production des images. Le lieu n’y apparaît plus comme un arrière-plan, ni comme un décor. Il devient un élément actif, qui conditionne le regard, ralentit le rythme, et redistribue l’attention.

Ce déplacement ouvre une autre possibilité. Celle de produire une image depuis l’intérieur, sans la conformer immédiatement à des attentes extérieures. Une image qui naît dans un contexte précis, mais qui peut circuler au-delà, sans perdre entièrement sa structure.

Il ne s’agit pas d’un modèle achevé. Il ne s’agit pas d’un point d’arrivée. Ce qui se dessine ici relève plutôt d’un processus. D’une construction progressive, faite d’ajustements, de répétitions, et de tentatives.

Ce qui se joue dépasse la figure individuelle. Il touche à une fonction. Celle de maintenir une présence là où l’accès reste incertain, et de produire, depuis cet espace, une image qui tient.

Non pas parce qu’elle serait complète, mais parce qu’elle reste suffisamment fidèle à ce qui l’a rendue possible.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

Abonnez-vous à notre newsletter et restez à jour !

Abonnez-vous à notre newsletter pour les dernières actualités et les mises à jour professionnelles directement dans votre boîte de réception.

Oops! There was an error sending the email, please try again.

Super ! Maintenant, vérifiez votre boîte de réception et cliquez sur le lien pour confirmer votre abonnement.