Chez Aseel Massoud, la voix ne se présente jamais comme une évidence ni comme un outil de conquête. Elle se construit dans la durée, à travers un travail de fond où chaque choix artistique engage une responsabilité, chaque rôle suppose une lecture, et chaque apparition publique s’inscrit dans une logique de cohérence plutôt que de visibilité. Son parcours ne répond pas à la grammaire habituelle du succès lyrique ; il s’élabore autrement, par strates successives, dans une attention constante portée à ce que signifie chanter aujourd’hui au sein du paysage lyrique européen
Soprano lyrique d’origine syrienne, installée à Barcelone depuis près d’une décennie, Aseel Massoud ne se laisse enfermer ni dans une identité simplifiée ni dans un récit d’exil convenu. Sa pratique artistique refuse les raccourcis narratifs. Elle se déploie dans un espace plus exigeant, où la voix n’est jamais un simple instrument de projection, mais un lieu de pensée, un espace de relation entre le corps, la mémoire et le sens.
Dès ses premières formations, son rapport au chant s’est construit à contre-courant d’une virtuosité démonstrative. Issue d’un environnement musical syrien traditionnel, elle s’initie très tôt à une écoute fine du timbre, de l’ornementation et de la ligne vocale comme vecteurs d’émotion incarnée. Cette première matrice n’a jamais été effacée par son immersion dans le répertoire classique occidental ; elle en constitue au contraire une profondeur souterraine, discrète mais structurante.
Son installation à Barcelone en 2015 marque un tournant décisif. Non pas une rupture, mais un élargissement du champ. La ville devient un espace de formation rigoureuse, d’exposition progressive et de confrontation aux standards exigeants de l’opéra européen. Conservatori professional, puis Conservatori Superior del Liceu : le parcours académique est exigeant, mais jamais vécu comme une simple validation institutionnelle. Il s’agit, chez elle, d’un travail de fond sur la justesse stylistique, la respiration dramatique et l’intelligence du texte chanté.
Depuis 2022, Aseel Massoud aborde les grands rôles du répertoire avec une maturité qui surprend par sa retenue. Adina, Mimì, Violetta, Anna Bolena, Amore : autant de figures féminines que son interprétation ne réduit ni à l’archétype ni à l’effet. Là où certaines lectures privilégient l’impact émotionnel immédiat, elle opte pour une construction dramaturgique progressive, attentive aux inflexions, aux silences, aux zones de fragilité. Le chant devient alors un geste d’équilibre, presque éthique.
Cette posture artistique s’exprime pleinement sur les scènes catalanes et européennes où elle est régulièrement invitée : Palau de la Música Catalana, Teatre de Sarrià, Conservatori del Liceu, mais aussi dans des cadres internationaux où l’exigence musicale se double d’un enjeu symbolique. Qu’il s’agisse du Musikverein à Vienne, de projets portés par des institutions culturelles ou de cérémonies internationales, sa présence scénique se distingue par une sobriété maîtrisée, loin de toute tentation d’emphase.
Mais réduire Aseel Massoud à son seul parcours lyrique serait manquer l’essentiel. Car ce qui singularise profondément son itinéraire réside dans une articulation rare entre art, science et humanisme. Médecin de formation, titulaire d’un master en musicothérapie, elle développe une réflexion concrète sur le lien entre la voix, le soin et la réparation. Ici, le chant ne se pense pas comme un art abstrait, détaché du monde, mais comme une pratique qui engage le corps, la psyché et la relation à l’autre.
Cette double formation irrigue subtilement son approche scénique. La voix n’est jamais traitée comme un objet à dominer, mais comme un organisme vivant, fragile, évolutif. Chaque rôle est abordé avec une attention presque clinique aux états émotionnels, aux tensions internes, aux zones de rupture du personnage. Cette précision intérieure confère à ses interprétations une densité rarement spectaculaire, mais profondément marquante.
Son engagement dans des projets transnationaux et interculturels, notamment à travers la cofondation du projet Athrodeel, prolonge cette vision. Là encore, aucune posture militante affichée, mais une action concrète : créer des espaces où la musique devient un langage partagé, capable de circuler entre les cultures sans être instrumentalisée. Le dialogue entre Orient et Occident n’est pas ici un slogan, mais une pratique quotidienne, ancrée dans le travail musical.
Dans un paysage lyrique contemporain souvent dominé par la logique de visibilité, la trajectoire d’Aseel Massoud interroge autrement la notion de réussite. Son parcours n’est ni fulgurant ni tapageur. Il s’inscrit dans un temps long, celui de la maturation, de l’approfondissement et de la cohérence. Chaque étape semble répondre à une nécessité interne plutôt qu’à une opportunité médiatique.
Cette posture explique sans doute la reconnaissance progressive mais solide dont elle bénéficie aujourd’hui. Les critiques soulignent la qualité de son timbre, la précision de son phrasé, mais surtout une présence scénique habitée, qui ne cherche jamais à surplomber le public. Elle chante à hauteur humaine, dans une proximité maîtrisée, refusant la domination émotionnelle au profit d’une écoute partagée.
À l’heure où l’opéra cherche de nouvelles formes de légitimité culturelle, des artistes comme Aseel Massoud incarnent une voie possible : celle d’un art exigeant, conscient de ses héritages, ouvert aux croisements disciplinaires et attentif à sa responsabilité symbolique. Son parcours invite à repenser le rôle du chanteur lyrique non comme une figure spectaculaire, mais comme un médiateur sensible, capable de relier les mondes, les corps et les mémoires.
Plus qu’une promesse, Aseel Massoud apparaît aujourd’hui comme une trajectoire déjà lisible, cohérente et profondément contemporaine. Une voix qui ne cherche pas à conquérir, mais à habiter. Une artiste pour qui le chant demeure, avant tout, une forme de présence au monde.
Rédaction — Bureau de Paris