Asmaa Gamal Elgafrie n’appartient pas à cette génération de cinéastes qui surgissent dans l’espace public par la force d’un sujet, d’un mot-clé ou d’une actualité brûlante. Son parcours se construit autrement : dans la durée, par strates successives, à travers une pratique patiente de l’image et une fréquentation assidue des lieux où le cinéma se pense avant de se montrer. Ce qui caractérise son travail n’est ni la revendication ni la posture, mais une attention constante portée au temps : le temps des corps, le temps des gestes, le temps nécessaire à la maturation d’un regard.

Formée d’abord par la photographie documentaire, Asmaa Gamal Elgafrie entre dans le cinéma par une voie exigeante : celle de l’observation prolongée. Ses premières séries photographiques, publiées et exposées dans des contextes journalistiques et artistiques, ne relèvent pas d’une esthétique de l’événement. Elles interrogent les infrastructures invisibles du quotidien, les paysages humains façonnés par des décisions lointaines, les effets différés de politiques sociales et économiques sur des vies ordinaires. Cette attention au détail, à la trace et à la continuité irrigue durablement son approche filmique.

Le passage au cinéma ne constitue pas une rupture, mais un déplacement naturel. Le court métrage documentaire Masrya s’inscrit dans cette logique : un film qui refuse l’explication frontale, préférant laisser émerger les tensions à travers la présence des corps et la persistance des situations. Récompensé et largement diffusé, ce film installe d’emblée une signature : un cinéma qui ne cherche ni l’emphase ni l’effet, mais la justesse. La caméra d’Asmaa Gamal Elgafrie ne s’impose pas ; elle accompagne, observe, attend.

C’est dans cette continuité que s’inscrit le développement de son premier long métrage documentaire, My Dream to Fly. Loin d’un projet conçu pour répondre aux attentes immédiates des circuits de financement, le film se construit dans un dialogue prolongé avec les dispositifs de développement, les laboratoires d’écriture et les espaces de mentorat internationaux. Ce choix n’est pas stratégique au sens opportuniste du terme : il relève d’une compréhension profonde de ce qu’implique aujourd’hui le cinéma documentaire d’auteur. Avant d’être montré, un film doit être pensé, interrogé, déplacé, parfois remis en question.

Les différentes étapes de développement du projet marchés, ateliers, programmes de mentorat en Europe, en Afrique et en Amérique du Nord ne sont pas des lignes sur un CV, mais des lieux de transformation. Elles témoignent d’une capacité rare à inscrire une expérience locale dans un cadre de lecture universel, sans jamais la diluer. My Dream to Fly ne raconte pas un “sujet” ; il explore une tension : celle entre le désir de mouvement et les forces qui le contraignent, entre l’élan et l’attente, entre le rêve et la matérialité du monde.

Sur le plan formel, le travail d’Asmaa Gamal Elgafrie se distingue par une économie de moyens assumée. Le cadre est précis, souvent resserré, attentif aux gestes et aux silences. Le montage privilégie la durée plutôt que la fragmentation. Le son n’est jamais décoratif ; il participe à la construction d’un espace sensoriel où le spectateur est invité à habiter le temps du film, non à le consommer. Cette rigueur formelle place son œuvre dans une filiation claire avec un cinéma documentaire contemporain qui considère l’éthique du regard comme une condition préalable à toute ambition esthétique.

Ce qui frappe également dans son parcours, c’est l’absence de toute tentation démonstrative. Asmaa Gamal Elgafrie ne cherche pas à “représenter” un territoire ou une communauté. Elle travaille à partir d’une proximité construite, d’une relation prolongée avec ses protagonistes, qui exclut la capture spectaculaire au profit d’une co-présence discrète. Cette posture, à la fois humble et exigeante, confère à ses films une densité particulière : ils ne prétendent pas dire le réel, mais en restituer l’épaisseur.

L’inscription de son travail dans des festivals et des plateformes internationales de l’Europe à l’Afrique, jusqu’à l’Amérique du Nord ne relève pas d’une quête de reconnaissance abstraite. Elle traduit la capacité de son cinéma à circuler sans perdre sa cohérence. Dans un contexte où de nombreuses œuvres sont formatées pour répondre aux attentes d’un marché globalisé, le parcours d’Asmaa Gamal Elgafrie fait figure d’exception : il démontre qu’un film peut être profondément ancré et pleinement partageable.

Il serait réducteur de lire son travail à travers le prisme de la “promesse” ou de l’“émergence”. Ce qui se dessine ici est déjà une œuvre en devenir, structurée par une pensée du cinéma comme pratique longue, exigeante et collective. Une œuvre qui accepte l’incertitude, le doute et le temps comme conditions de possibilité. Dans cette perspective, My Dream to Fly apparaît moins comme une étape que comme un point de cristallisation : celui d’années de recherche visuelle, de déplacements géographiques et de dialogues artistiques.

Asmaa Gamal Elgafrie s’inscrit ainsi dans une génération de cinéastes pour qui le documentaire n’est ni un genre mineur ni un outil de commentaire social, mais un espace de pensée. Un espace où l’image ne vient pas illustrer un propos, mais ouvrir une question. Son cinéma n’explique pas ; il propose une expérience. Il ne cherche pas à convaincre ; il invite à regarder autrement.

À l’heure où le flux des images tend à accélérer les récits et à simplifier les regards, son travail rappelle une évidence trop souvent oubliée : le cinéma, lorsqu’il prend le temps de se construire, peut encore être un lieu de résistance silencieuse. Une résistance à la vitesse, à la saturation, à l’oubli.


Rédaction – Bureau du Caire