Écrire, pour Aya Mansour, n’a jamais été un geste abstrait. La langue ne se présente pas comme un territoire neutre, mais comme un espace exposé, traversé par le risque, la mémoire et la responsabilité. Chaque mot engage, chaque phrase s’inscrit dans un rapport direct au réel, là où le silence est souvent imposé et où la parole a un coût tangible.
Entre la poésie et le journalisme de terrain, Aya Mansour ne pratique ni l’alternance ni la rupture. Elle avance dans une continuité exigeante, où la sensibilité poétique affine le regard journalistique, et où l’enquête nourrit une écriture attentive aux failles humaines. Ce n’est pas le genre qui définit son travail, mais la nécessité : celle de rendre visibles des existences reléguées, de transmettre des récits menacés d’effacement, et de préserver une vérité fragile face aux logiques de domination et d’oubli.
Dans ses reportages réalisés en Irak, la notion de risque n’est jamais une abstraction. Elle n’est ni revendiquée ni esthétisée. Elle fait partie intégrante du cadre de travail, conditionne les déplacements, les rencontres, la manière même d’écrire. Pourtant, Aya Mansour refuse toute dramaturgie du danger. Elle ne place jamais sa propre exposition au centre du récit. Ce qui l’intéresse, ce sont les vies qu’elle observe, les conséquences silencieuses de la violence, les marques laissées sur les corps, les mémoires et les gestes ordinaires.
Son journalisme se distingue par une attention constante à la dignité des personnes rencontrées. Les individus ne sont ni des témoins instrumentalisés ni des figures symboliques. Ils demeurent des sujets complexes, porteurs de récits fragmentés, parfois contradictoires. Aya Mansour ne parle pas à leur place ; elle construit les conditions d’une parole possible, en respectant ses limites, ses silences, ses hésitations. Cette éthique du regard confère à ses textes une profondeur rare, loin de toute logique sensationnaliste.
La poésie occupe dans son parcours une place essentielle, mais jamais séparée du réel. Elle ne constitue pas un retrait, encore moins une échappée esthétique. Elle agit comme un autre mode de saisie du monde, là où le langage journalistique atteint ses seuils. Dans ses recueils, la langue se fait plus nue, plus resserrée, attentive aux tensions intimes, aux blessures invisibles, à ce qui résiste à la description factuelle. Les mêmes thèmes traversent l’ensemble de son œuvre : la condition féminine, la peur quotidienne, la mémoire collective blessée, la capacité de tenir malgré tout.
Cette continuité entre écriture poétique et enquête journalistique donne naissance à un projet d’ensemble cohérent, construit dans la durée. Les publications successives, les traductions, notamment vers le français, ainsi que les lectures et présentations en Europe, ont inscrit son travail dans un espace culturel plus large sans en diluer l’ancrage. Au contraire, cette circulation internationale a révélé la portée universelle de ses questionnements : comment écrire quand la violence devient structurelle ? Comment transmettre sans trahir ? Comment préserver une parole juste dans des contextes saturés de discours et de propagande ?
La reconnaissance internationale de son travail journalistique, matérialisée par des distinctions prestigieuses, n’apparaît jamais comme une finalité. Elle intervient comme une validation extérieure d’une éthique déjà solidement établie. Aya Mansour n’écrit ni pour convaincre ni pour dénoncer frontalement. Elle écrit pour témoigner, avec une précision patiente, de ce qui risquerait autrement de disparaître dans l’indifférence ou l’oubli.
À rebours de l’instantanéité dominante, son travail s’inscrit dans le temps long. Il privilégie la durée à l’impact immédiat, la résonance à l’émotion brute. Ses textes ne cherchent pas à provoquer, mais à demeurer. Ils s’intègrent à une mémoire collective en construction, attentive aux détails, aux voix marginalisées, aux existences que l’histoire officielle laisse souvent hors champ.
Dans ce refus de la spectacularisation réside une force singulière. Aya Mansour ne se met jamais en scène. Elle se tient en retrait, dans une posture de passeuse. Passeuse entre le vécu et l’écriture, entre l’intime et le politique, entre la poésie et la preuve. Cette position exigeante confère à son œuvre une gravité discrète, sans emphase ni héroïsation, mais profondément ancrée dans une responsabilité morale.
Écrire devient alors un acte de survie à double sens. Survie pour celles et ceux dont les histoires sont menacées d’effacement, et survie pour la langue elle-même, confrontée à l’usure du sens et à la banalisation de la violence. Chez Aya Mansour, la parole n’est jamais gratuite. Elle est située, consciente de son poids, de ses limites, et de ses conséquences.
Ainsi, son parcours ne se résume ni à une carrière journalistique exemplaire ni à une œuvre littéraire engagée prise isolément. Il dessine une position rare : celle d’une écrivaine du réel, pour qui témoigner n’est pas un choix esthétique mais une nécessité existentielle. Lorsque l’écriture devient un acte de survie, elle cesse d’être un simple outil. Elle se transforme en engagement durable envers le monde, et envers la vérité fragile des vies racontées.
Bureau de Paris