Azza Gharibeh Reconfigurer la parole, instituer la présence

PO4OR
18 avr. 2026
4 min de lecture

Qui parle au nom de l’Orient et selon quelles conditions cette parole devient-elle audible en Occident ?
La trajectoire d’Azza Gharibeh ne se contente pas d’habiter cette question. Elle la déplace, la complexifie, et surtout, la reconfigure de l’intérieur.

Dans le paysage médiatique européen, et particulièrement français, la représentation du monde arabe reste souvent prise dans des cadres discursifs préexistants : conflictualité, altérité, assignation identitaire. S’y inscrire ne suffit pas. Y exister exige autre chose : une capacité à infléchir les règles mêmes de production du discours. C’est précisément là que se situe Azza Gharibeh.

Son parcours, en apparence linéaire — de correspondante et présentatrice pour des chaînes internationales telles que Sky News Arabia et France 24, à présidente-directrice générale de Radio Orient à Paris — ne relève pas d’une simple progression hiérarchique. Il constitue une mutation fonctionnelle : du rôle de médiatrice de l’information à celui d’architecte du cadre dans lequel cette information prend sens.

Car la différence est décisive. Être journaliste, c’est intervenir dans un récit déjà structuré. Diriger une institution médiatique, c’est déterminer les conditions de possibilité de ce récit. À la tête de Radio Orient, Azza Gharibeh n’opère pas seulement une gestion éditoriale ; elle agit sur la matrice même de la parole arabe en France.

Le passage de l’antenne à la direction n’est pas un changement de visibilité, mais un déplacement de pouvoir. Dans les grandes rédactions internationales, la parole est cadrée, calibrée, intégrée à une ligne globale. En prenant la direction de Radio Orient, Azza Gharibeh accède à un niveau où la question n’est plus “comment dire”, mais “que rendre dicible”.

Radio Orient, en tant qu’institution, occupe une place singulière dans l’écosystème français. Ni totalement périphérique, ni pleinement centrale, elle agit comme une interface entre des sphères culturelles, linguistiques et politiques. La diriger implique de naviguer entre des exigences parfois contradictoires : fidélité à une mémoire, adaptation à un contexte, projection vers un avenir.

Dans ce cadre, chaque choix éditorial devient un acte de positionnement. Inviter un intervenant, traiter un sujet, adopter une tonalité : autant de décisions qui participent à la redéfinition du rôle de l’audiovisuel arabe en Europe.

Chez Azza Gharibeh, la traduction ne relève pas d’un simple passage linguistique. Elle constitue une stratégie de médiation culturelle au sens fort. Traduire, ici, c’est transporter des systèmes de références, des sensibilités, des imaginaires — sans les dissoudre.

Ce positionnement est délicat. Trop d’adaptation mène à la dilution. Trop de rigidité produit l’incommunicabilité. Entre ces deux pôles, Azza Gharibeh construit une ligne de crête : maintenir une densité identitaire tout en assurant une lisibilité contextuelle.

Ses interventions dans des cadres internationaux, notamment autour de la soutenabilité économique des médias, témoignent de cette réflexion. Elle ne pense pas seulement le contenu, mais les conditions matérielles de sa production : indépendance financière, modèles hybrides, nouvelles formes de monétisation. Ce déplacement du discours vers l’infrastructure marque une montée en abstraction — et en responsabilité.

La notion de “retour aux sources”, qu’elle évoque elle-même, ne peut être réduite à une figure rhétorique. Revenir à Radio Orient, là où elle fut étudiante en doctorat à Paris, en tant que dirigeante, relève d’une reconfiguration temporelle. Le passé n’est pas effacé ; il est réactivé sous une autre forme.

L’expérience migratoire, la formation académique, les années de terrain médiatique : autant de strates qui convergent dans une position actuelle où la biographie individuelle devient lisible comme structure. Mais cette lisibilité n’est pas donnée. Elle est construite.

La tentation, dans l’analyse de figures comme Azza Gharibeh, est de les inscrire dans une logique de représentation : femme, arabe, dirigeante, en Europe. Cette grille, bien que pertinente, reste insuffisante. Car son travail ne consiste pas seulement à “représenter” une identité, mais à en redéfinir les contours.

Dans ses prises de parole, un déplacement s’opère : l’identité n’est pas défendue comme une essence, mais travaillée comme une construction dynamique. Refuser les discours de haine, affirmer l’ancrage culturel, s’inscrire dans les valeurs républicaines : cette articulation permet de sortir d’une logique binaire pour proposer un modèle plus complexe, fait de coexistence active et de production commune de sens.

Son travail inclut également une dimension critique, notamment à travers des enquêtes portant sur des formes de discrimination en France. Ici, le média ne se contente plus de représenter : il interroge, met en tension, rend visible ce qui reste souvent implicite.

Ce qui se joue dans la trajectoire d’Azza Gharibeh dépasse ainsi la simple logique d’ascension professionnelle. Il ne s’agit ni d’un parcours exemplaire au sens classique, ni d’une réussite individuelle que l’on viendrait célébrer pour elle-même. Quelque chose de plus discret, mais de plus structurant, s’y déploie.

À mesure qu’elle se déplace dans le champ médiatique, de la correspondance à la direction, une transformation s’opère dans la nature même de son rôle. La parole qu’elle portait devient progressivement un espace qu’elle organise. Le cadre dans lequel elle intervenait devient celui qu’elle contribue à redéfinir.

Cette mutation n’est pas spectaculaire. Elle ne produit pas de rupture visible, ni de geste de contestation frontal. Elle agit autrement, par déplacement lent, par inflexion continue. C’est dans la manière dont les sujets sont posés, dont les voix sont choisies, dont les récits prennent forme, que se mesure son empreinte réelle.

Dans un environnement où le monde arabe est encore largement appréhendé à travers des grilles de lecture extérieures, produire une parole située, intelligible sans être diluée, constitue déjà une forme d’autonomie. Non pas une autonomie proclamée, mais une autonomie construite dans la durée, au cœur même des dispositifs existants.

C’est précisément là que se situe la singularité de son positionnement. Elle n’occupe pas un espace laissé vacant. Elle travaille à en modifier les contours. Elle ne cherche pas à s’extraire du système médiatique européen, mais à en déplacer les lignes de l’intérieur, là où les ajustements sont moins visibles mais plus durables.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir qui parle au nom de l’Orient, mais dans quelles conditions cette parole devient audible, légitime, et surtout, opérante. Car parler ne suffit pas. Encore faut-il que cette parole puisse produire du sens au-delà de son énonciation.

Azza Gharibeh ne se contente pas d’habiter cette tension. Elle la rend productive. Elle en fait un espace de travail, un lieu de négociation permanente entre des référentiels qui ne coïncident pas, mais qui, sous certaines conditions, peuvent entrer en relation.

Ce n’est pas une posture. C’est une pratique.

Et c’est sans doute là que réside l’essentiel. Non pas dans ce qu’elle incarne, mais dans ce qu’elle rend possible.

Ali Al Hussien
Rédacteur en chef
PO4OR – Portail de l’Orient

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