Il existe des trajectoires artistiques qui ne se laissent pas enfermer dans une seule discipline ni dans un seul récit. Des parcours qui avancent à contre-courant des catégories, refusant l’assignation et l’étiquetage, pour construire un langage propre, composite, parfois inconfortable, toujours nécessaire. Le chemin de Bahareh Daneshgar s’inscrit dans cette lignée exigeante : celle d’une artiste qui ne sépare jamais la création de la conscience, ni la voix de la mémoire.

Née en Iran et formée très tôt aux arts de la scène, Bahareh Daneshgar développe dès ses premières années un rapport organique au théâtre, à l’écriture et à l’interprétation. Elle étudie la mise en scène et la direction théâtrale à l’Université Sooreh de Téhéran, dans un contexte où l’art ne peut jamais être neutre. Cette formation, profondément marquée par la contrainte, la censure et la nécessité de dire autrement, forge chez elle une sensibilité particulière : celle d’une artiste pour qui chaque geste créatif engage une responsabilité.

L’exil, loin de rompre ce lien, le rend plus aigu. Installée aux États-Unis, elle ne cherche pas à effacer ses origines pour se fondre dans un modèle dominant. Au contraire, elle transforme la migration en matière artistique. Son travail devient alors un espace de traduction : traduire une expérience iranienne vers un public international, traduire la colère en musique, la perte en image, la mémoire en performance.

Sous le nom de Juliag, son projet musical se déploie comme un laboratoire sonore et visuel. Il ne s’agit pas d’un simple pseudonyme, mais d’un territoire artistique autonome, où se rencontrent électro, pop alternative, spoken word et influences orientales. Chaque morceau est pensé comme une pièce à part entière, avec son univers visuel, son rythme narratif et sa charge symbolique. Des titres comme Freedom, Mahsa ou Ahange Ghadimi ne cherchent pas à séduire par facilité ; ils interrogent, dérangent parfois, et invitent surtout à écouter autrement.

Chez Bahareh Daneshgar, la voix n’est jamais décorative. Elle est un instrument de résistance. Tantôt douce, tantôt abrasive, elle porte les strates d’une histoire collective autant qu’une trajectoire intime. La musique devient ainsi un espace de survie, mais aussi de reconquête : reconquête du corps féminin, de la parole confisquée, du droit à la complexité. Rien n’y est simplifié, rien n’y est réduit à un slogan.

Cette exigence se retrouve dans son rapport à l’image. Photographe et performeuse, elle maîtrise la construction de son identité visuelle avec une précision rare. Ses visuels ne sont pas des supports promotionnels, mais des prolongements du propos artistique. Le regard, le costume, la posture, la lumière : tout participe d’une mise en scène réfléchie, héritée de son passé théâtral. L’image, chez elle, n’illustre pas la musique ; elle la prolonge et la questionne.

Parallèlement à son travail musical, Bahareh Daneshgar poursuit une trajectoire de comédienne, notamment au cinéma iranien avant l’exil. Cette expérience nourrit sa présence scénique et son rapport au texte. Même dans ses compositions musicales, on perçoit une structure dramatique, un sens du rythme narratif et une attention particulière au silence. Car le silence, dans son œuvre, compte autant que le son. Il est cet espace où se logent la mémoire, le deuil et l’attente.

Ce qui distingue profondément Bahareh Daneshgar dans le paysage artistique contemporain, c’est son refus de l’opposition simpliste entre art et engagement. Elle ne fait pas de la politique au sens discursif ; elle politise l’expérience sensible. Son œuvre parle de femmes, d’Iran, d’exil et de liberté, non pas pour illustrer l’actualité, mais pour en révéler les conséquences intimes. Elle montre ce que les grandes narrations laissent souvent de côté : les corps fatigués, les voix brisées, les gestes minuscules qui résistent malgré tout.

Dans un monde saturé de contenus rapides et de postures performatives, son travail impose un autre tempo. Un tempo plus lent, plus dense, où chaque projet s’inscrit dans une continuité. Elle ne multiplie pas les sorties pour exister dans l’algorithme ; elle construit une œuvre dans le temps long. Cette posture, aujourd’hui rare, confère à son parcours une crédibilité artistique qui dépasse les chiffres et les tendances.

Bahareh Daneshgar incarne ainsi une figure essentielle de la création diasporique contemporaine : une artiste qui ne cherche ni l’assimilation ni la nostalgie, mais une forme de présence active au monde. Son art ne demande pas l’adhésion immédiate ; il demande l’écoute. Et c’est précisément cette exigence qui le rend précieux.

Écrire sur Bahareh Daneshgar, c’est affirmer que la musique peut encore être un lieu de pensée, que l’image peut encore porter du sens, et que la voix, lorsqu’elle est assumée jusqu’au bout, demeure l’un des derniers espaces de liberté véritable.


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