Il est des figures médiatiques dont la trajectoire ne se lit ni à travers la rapidité de leur exposition, ni par la simple accumulation de chiffres ou de formats. Leur importance se mesure autrement : à la nature du lien qu’elles parviennent à créer, à la densité des espaces qu’elles ouvrent, et à la capacité qu’elles développent pour faire circuler la parole entre des mondes que tout semble séparer. Le parcours de Bisher Najjar appartient pleinement à cette catégorie exigeante. Non pas parce qu’il incarne une réussite spectaculaire, mais parce qu’il occupe, avec constance et méthode, un point de jonction rare : celui où le podcast devient un lieu de médiation entre le pays quitté et le pays vécu à distance, entre la mémoire collective et le présent fragmenté, entre la parole intime et le débat public.

Dans le paysage médiatique syrien contemporain, profondément marqué par la dispersion géographique, la discontinuité des récits et la fatigue des discours idéologiques, Najjar ne s’est jamais inscrit dans une logique de surplomb. Il ne parle pas au nom de, mais à partir de. À partir d’une position située, consciente de ses limites, mais suffisamment ouverte pour accueillir la complexité. Cette posture, souvent sous-estimée, constitue pourtant le socle de son travail : faire du contenu non pas un outil de prescription, mais un espace de circulation.

Une pratique née de la transition, non de la rupture

Contrairement à de nombreuses figures issues de l’univers numérique, le parcours de Bisher Najjar ne s’organise pas autour d’une rupture franche entre un « avant » et un « après ». Il s’inscrit dans une logique de transition progressive, où chaque format prolonge le précédent sans l’annuler. Des premières expériences sur YouTube à l’installation durable dans le podcast, ce cheminement révèle une réflexion continue sur les outils, les temporalités et les responsabilités de la parole médiatique.

Très tôt, Najjar comprend que la question centrale n’est pas celle de la visibilité, mais celle de la tenue du discours dans le temps. Là où l’algorithme privilégie la réaction immédiate, il choisit la durée. Là où l’économie de l’attention favorise la simplification, il maintient la nuance. Cette tension entre exigences éditoriales et contraintes de diffusion traverse l’ensemble de son travail et explique, en grande partie, la fidélité de son audience.

Le podcast comme espace politique discret

Chez Bisher Najjar, le podcast n’est jamais réduit à un format technique. Il est pensé comme un espace politique au sens noble : un lieu où des voix peuvent se déployer sans être sommées de se conformer à un récit dominant. Les programmes auxquels il participe, qu’il produit ou qu’il anime, se caractérisent par une même logique : déplacer la discussion hors des cadres figés, sans pour autant renoncer à la rigueur.

Les thèmes abordés – politique, économie, sciences, culture – ne sont jamais hiérarchisés selon une logique d’actualité brûlante. Ils sont traités comme des éléments d’un même écosystème social, où les décisions politiques influencent les conditions matérielles, où la culture révèle les tensions latentes, et où la science devient un enjeu de pouvoir autant que de savoir. Cette approche transversale confère à son travail une densité rare dans l’univers du podcast arabe contemporain.

Une voix du diaspora, sans fétichisation du déracinement

L’un des écueils majeurs du discours médiatique diasporique réside dans la tentation de transformer l’exil en identité figée. Najjar évite soigneusement ce piège. S’il assume pleinement sa position hors du territoire, il refuse d’en faire un argument d’autorité ou un capital symbolique. Le déracinement n’est jamais instrumentalisé ; il est traité comme une condition parmi d’autres, avec ses limites, ses angles morts et ses responsabilités.

Ce positionnement lui permet de maintenir un lien crédible avec les réalités du dedans, sans tomber dans l’illusion de la proximité permanente. Il n’efface pas la distance ; il la nomme. Et c’est précisément cette reconnaissance lucide de l’écart qui rend son discours audible, tant pour les publics du pays que pour ceux de la diaspora.

Une éthique de la parole dans un espace saturé

Dans un environnement médiatique marqué par la surenchère, la polémique permanente et la personnalisation excessive, Bisher Najjar développe une éthique de la retenue. Cette retenue ne signifie ni neutralité molle ni absence de position. Elle se manifeste plutôt par un refus du spectaculaire, une vigilance constante quant aux effets produits par la parole, et une attention soutenue à la qualité de l’écoute.

Son style se distingue par une articulation maîtrisée entre sérieux analytique et légèreté contrôlée. L’humour, lorsqu’il apparaît, ne sert jamais à désamorcer la complexité, mais à en faciliter l’accès. La critique, lorsqu’elle s’exprime, ne cherche pas l’effet, mais la clarification. Cette capacité à maintenir une ligne claire sans rigidité constitue l’une des forces les plus discrètes, mais les plus structurantes de son travail.

Entre média alternatif et professionnalisation assumée

Il serait réducteur de qualifier le travail de Najjar de simple « média alternatif ». S’il s’inscrit en dehors des grandes structures traditionnelles, il n’en adopte pas moins leurs exigences professionnelles : préparation, vérification, construction des formats, continuité éditoriale. Cette hybridation entre indépendance et rigueur lui permet d’occuper une zone intermédiaire particulièrement féconde.

Il ne s’agit pas de contester l’institution pour la contester, mais de démontrer qu’un autre rapport à la production médiatique est possible, sans renoncer à la qualité ni à la responsabilité. Dans ce sens, son parcours interroge en profondeur les frontières actuelles entre journalisme, création de contenu et médiation culturelle.

Une figure de transmission plus que de représentation

Ce qui distingue fondamentalement Bisher Najjar, c’est qu’il ne cherche pas à représenter une génération ou une communauté de manière symbolique. Il agit plutôt comme un passeur : entre disciplines, entre expériences, entre récits fragmentés. Son travail ne prétend pas dire la vérité sur la société syrienne contemporaine ; il crée les conditions pour que cette vérité puisse être discutée, contestée, enrichie.

Cette logique de transmission se retrouve autant dans le choix des invités que dans la construction des échanges. La parole n’est jamais confisquée. Elle circule, se confronte, parfois se contredit. C’est précisément dans ces frottements que se construit la valeur de son travail.

Conclusion : un boussole plus qu’un miroir

Le portrait de Bisher Najjar ne se prête ni à l’héroïsation ni à la mythification. Il s’impose par la cohérence d’un positionnement et la constance d’un engagement discret. Dans un monde médiatique saturé de miroirs déformants, il propose autre chose : une boussole. Non pas pour indiquer une direction unique, mais pour aider à se repérer dans un espace devenu illisible.

À ce titre, son parcours mérite pleinement un portrait approfondi. Non comme reconnaissance personnelle, mais comme lecture symptomatique d’un moment médiatique arabe en recomposition, où le podcast n’est plus un simple format, mais un véritable lieu de pensée partagée entre le dedans et le dehors, entre l’ici et l’ailleurs, entre ce qui a été perdu et ce qui reste à construire.

Rédaction : Bureau de Paris