Caroline Deruas Peano appartient à cette catégorie rare de cinéastes dont le regard ne se situe ni dans la neutralité prudente ni dans l’énoncé frontal. Son cinéma se déploie depuis un lieu plus exigeant : celui de la sensibilité active. Une sensibilité qui n’adoucit pas le réel, mais qui l’accueille dans toute sa complexité, avec une attention constante portée aux corps, aux espaces, aux silences, et à ce qui, souvent, demeure hors champ. Chez elle, voir est déjà une forme de responsabilité.

Son parcours s’inscrit dans une continuité patiente, construite loin des récits d’ascension rapide. D’abord assistante à la mise en scène, puis scripte, scénariste et réalisatrice, Caroline Deruas Peano a appris le cinéma depuis l’intérieur de ses mécanismes les plus concrets. Cette formation progressive a façonné une relation rigoureuse à l’image, au temps et au travail collectif. Rien, dans sa démarche, ne relève de l’approximation ou de l’instinct brut : chaque geste est le résultat d’un apprentissage attentif, d’une écoute longue, d’un rapport presque artisanal au cinéma.

Ce socle professionnel solide n’a pourtant jamais étouffé la part sensible de son travail. Bien au contraire. Il lui a permis de développer une écriture cinématographique où la précision formelle devient le vecteur de l’émotion, et non son contraire. Chez elle, l’émotion n’est jamais provoquée ; elle émerge d’une justesse de regard, d’un cadre tenu, d’un rythme qui laisse au spectateur l’espace nécessaire pour ressentir, interpréter, habiter l’image à son tour.

Ce qui frappe, dans l’ensemble de son œuvre, c’est cette capacité à tenir ensemble deux exigences souvent perçues comme contradictoires : une haute maîtrise professionnelle et une disponibilité profonde au monde. Caroline Deruas Peano ne filme pas pour démontrer, encore moins pour convaincre. Elle filme pour comprendre, pour éprouver, pour laisser affleurer ce qui résiste aux discours simplificateurs. Son cinéma ne cherche pas à résoudre les tensions ; il les accueille, les rend visibles, les inscrit dans la matière même du film.

Le corps occupe, dans cette démarche, une place centrale. Non comme objet de fascination ou de projection, mais comme espace de présence, de mémoire et de fragilité. Les corps qu’elle filme sont habités par le temps, traversés par des contradictions, porteurs d’histoires qui ne se disent pas toujours. Le geste cinématographique devient alors un acte de reconnaissance : reconnaître la complexité de l’expérience humaine, sans la réduire à des figures ou à des rôles assignés.

Cette attention portée aux corps s’accompagne d’un rapport très fort aux lieux. Les espaces chez Caroline Deruas Peano ne sont jamais de simples décors. Ils sont des partenaires silencieux du récit, chargés de résonances, de strates, de tensions. Qu’il s’agisse d’intérieurs clos ou d’espaces ouverts, ils sont toujours filmés comme des lieux vécus, traversés par une histoire sensible. L’architecture, la lumière, les volumes participent pleinement à la dramaturgie, sans jamais l’écraser.

Ce rapport au monde, profondément incarné, révèle une conception du cinéma comme pratique éthique. Non pas une éthique déclarative, mais une éthique de la posture. Filmer implique, pour elle, de se situer : refuser l’indifférence, sans céder à la simplification ; refuser le spectaculaire, sans renoncer à la force ; refuser la distance confortable, sans sombrer dans l’emphase. Cette ligne de crête, difficile à tenir, constitue précisément la singularité de son travail.

Dans ce sens, Caroline Deruas Peano appartient à une génération de cinéastes pour qui le cinéma ne peut être dissocié d’une certaine idée de la responsabilité humaine. Il ne s’agit pas de transformer les films en manifestes, mais de reconnaître que toute image engage un regard, et que tout regard engage une relation au monde. Cette conscience traverse ses choix artistiques, ses collaborations, sa manière d’être dans le champ cinématographique.

Son cinéma dialogue ainsi avec des traditions exigeantes, tout en affirmant une voix résolument personnelle. Il y a, dans son travail, une filiation assumée avec des formes de cinéma qui privilégient l’expérience intérieure, le trouble, la durée, plutôt que l’efficacité narrative immédiate. Mais cette filiation n’est jamais mimétique. Elle est retravaillée, déplacée, réinvestie depuis une sensibilité contemporaine, attentive aux fractures du présent et aux formes nouvelles de vulnérabilité.

Ce qui distingue particulièrement Caroline Deruas Peano, c’est cette capacité à faire du cinéma un espace de résonance existentielle. Ses films ne proposent pas des réponses, mais des expériences. Ils invitent à ralentir, à regarder autrement, à accepter l’inconfort de la complexité. En cela, ils s’adressent à un spectateur actif, capable de se laisser traverser par ce qui se joue à l’écran, sans chercher immédiatement à le nommer ou à le classer.

Cette posture confère à son travail une dimension profondément humaine. Le cinéma devient une manière d’être au monde, une façon de traverser le réel avec lucidité et délicatesse. Il ne s’agit pas seulement de raconter des histoires, mais de porter une attention soutenue à ce qui fait la densité de l’existence : les liens, les silences, les failles, les élans. Cette attention, jamais naïve, jamais cynique, constitue sans doute la signature la plus précieuse de son œuvre.

Dans un paysage cinématographique souvent soumis à des logiques de visibilité, de vitesse et de simplification, Caroline Deruas Peano occupe une place singulière. Elle rappelle, par son travail, que le cinéma peut encore être un lieu de pensée sensible, un espace où l’exigence professionnelle et la conscience humaine avancent ensemble. Un lieu où la création n’est pas dissociée d’une responsabilité d’être, ni d’une fidélité à ce que le monde, dans sa complexité, nous confie à regarder.

Son parcours, son regard et son œuvre dessinent ainsi le portrait d’une cinéaste pour qui le cinéma demeure une message de vie et d’existence. Une pratique habitée, rigoureuse, profondément engagée dans l’humain. Une manière de tenir ensemble la forme et le sens, l’art et la responsabilité, la sensibilité et la lucidité sans jamais céder à la facilité du nommage, ni à l’illusion du retrait.

Ali Al Hussein – Paris