Il est des trajectoires qui ne se comprennent ni par la seule chronologie des fonctions ni par l’accumulation des titres. Elles se lisent autrement : dans les ruptures assumées, dans les lignes de fracture intérieures, dans la capacité à quitter le pouvoir lorsque celui-ci cesse d’être un levier de justice. Le parcours de Chékéba Hachemi appartient à cette catégorie rare. Non pas parce qu’il serait exemplaire au sens héroïque du terme, mais parce qu’il incarne une tension permanente entre responsabilité politique et exigence morale.
Née à Kaboul en 1974, Chékéba Hachemi arrive en France à l’âge de onze ans, seule, séparée de sa mère, après avoir fui l’Afghanistan lors de l’invasion soviétique. Ce déracinement précoce n’est pas un simple épisode biographique : il constitue le socle d’une conscience politique forgée dans l’expérience directe de la perte, de l’exil et de la survie. Très tôt, la question de l’État, de la protection et de l’abandon devient chez elle une interrogation intime, presque existentielle.
Formée en France, diplômée d’une grande école de commerce, elle aurait pu suivre une trajectoire classique, sécurisée, intégrée aux logiques économiques occidentales. Mais dès 1996, alors que les talibans installent leur emprise sur l’Afghanistan, elle fonde l’ONG Afghanistan Libre. Ce geste fondateur précède toute reconnaissance officielle : il s’agit d’un engagement de terrain, pensé à distance des appareils institutionnels, pour garantir aux femmes et aux filles un accès minimal à l’éducation, à la santé et à la formation professionnelle. L’action précède ici la fonction.
Après la chute des talibans, en 2001, l’histoire semble offrir à Chékéba Hachemi une place au cœur même de l’État qu’elle a tant interrogé. Elle devient la première femme diplomate afghane, nommée auprès du gouvernement provisoire, puis première secrétaire de l’ambassade d’Afghanistan auprès de l’Union européenne. Cette entrée dans l’appareil diplomatique ne relève ni du symbole ni de la vitrine : elle s’inscrit dans un moment où l’espoir de refonder l’Afghanistan sur des bases démocratiques semble encore possible.
Durant ces années, elle travaille à l’articulation entre institutions internationales, bailleurs de fonds et priorités nationales. Elle participe au suivi des grands projets de développement, à la mise en œuvre des Objectifs du millénaire, et au dialogue avec les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne. Mais très vite, la promesse de l’État se heurte à sa réalité : clientélisme, corruption structurelle, confiscation du pouvoir par des réseaux opaques. Là où beaucoup choisissent l’adaptation silencieuse, Chékéba Hachemi opte pour la dissidence interne.
En 2007, menacée de mort, elle est contrainte de quitter Kaboul et devient ministre-conseillère à l’ambassade d’Afghanistan en France. Ce déplacement géographique marque un tournant intérieur. Témoin direct des dérives du régime, elle décide finalement de démissionner en 2009, dénonçant publiquement la corruption et l’imposture morale du pouvoir afghan post-taliban. Ce départ n’est pas un retrait : c’est un acte politique au sens le plus exigeant du terme. Quitter l’État devient alors une forme de fidélité à ce qu’il aurait dû être.
À partir de ce moment, son engagement change de nature. Elle ne parle plus depuis la légitimité institutionnelle, mais depuis l’expérience vécue, assumée, documentée. Elle cofonde des structures de conseil, s’engage dans la production intellectuelle et médiatique, et travaille à rendre visibles les voix féminines trop souvent exclues de l’espace public. La création du Guide des expertes, en partenariat avec des médias français, participe de cette stratégie : rééquilibrer la parole, corriger les angles morts du débat démocratique, rendre l’expertise féminine incontournable.
Parallèlement, Afghanistan Libre poursuit son travail de fond. Réouverture d’écoles publiques, création de centres d’éducation à la santé, bibliothèques, crèches scolaires : les chiffres sont impressionnants, mais ils ne disent pas l’essentiel. Ce qui distingue l’action de Chékéba Hachemi, c’est la cohérence entre le discours et la pratique, entre la dénonciation et la construction. Plus de trois cent mille femmes et filles ont bénéficié de ces actions, non comme des bénéficiaires passives, mais comme des sujets capables de reprendre prise sur leur propre existence.
Son engagement international s’élargit encore avec la cofondation de Stand Speak Rise Up!, initiative portée aux côtés de la grande-duchesse de Luxembourg et de personnalités européennes, pour lutter contre les violences sexuelles en zones de conflit. Là encore, le choix est clair : déplacer la question du viol de la sphère de la compassion vers celle de la responsabilité politique et judiciaire. Faire de la parole des victimes un acte de justice, non un simple témoignage émotionnel.
Aujourd’hui, Chékéba Hachemi occupe des fonctions de conseil stratégique, siège dans des conseils d’administration, intervient dans les débats publics européens. Mais son autorité ne repose ni sur le pouvoir qu’elle détient, ni sur la nostalgie d’un passé diplomatique. Elle repose sur une crédibilité rare : celle de quelqu’un qui a connu l’État de l’intérieur, qui l’a quitté par refus moral, et qui continue d’agir sans renoncer à la complexité du réel.
Son parcours interroge frontalement une question centrale de notre temps : que vaut la diplomatie lorsqu’elle se coupe de l’éthique ? Et inversement, comment transformer l’indignation morale en action durable sans retomber dans l’impuissance symbolique ? Chékéba Hachemi ne propose pas de réponse théorique. Elle incarne une trajectoire. Une ligne de crête, fragile et exigeante, entre le pouvoir et la conscience.
Dans un monde saturé de prises de parole sans conséquences, son itinéraire rappelle que le courage politique ne réside pas seulement dans l’accès aux fonctions, mais dans la capacité à y renoncer lorsque celles-ci trahissent leur promesse. C’est peut-être là, précisément, que s’opère le passage de la diplomatie à l’acte moral.
Rédaction : Bureau de Paris