Certaines trajectoires ne s’éclairent ni par l’énumération de jalons visibles ni par la hiérarchie des scènes fréquentées. Elles se lisent dans la constance d’un geste, dans la fidélité à une manière de faire qui se précise avec le temps. Le travail de Dalal Abu Amneh relève de cette logique. Il ne vise ni l’effet ni la reconnaissance immédiate. Il s’inscrit dans une temporalité longue, où le chant cesse d’être une fin en soi pour devenir un outil de transmission : un espace où le passé est activé, non exposé ; habité, non figé.
Observer Dalal Abu Amneh aujourd’hui, ce n’est pas suivre l’itinéraire classique d’une chanteuse issue du patrimoine arabe, ni celui tout aussi balisé d’une artiste engagée. C’est plutôt interroger ce qui se joue lorsqu’une voix assume une fonction culturelle précise : maintenir vivantes des strates de mémoire collective menacées par l’oubli, la dispersion et la rupture des transmissions familiales.
Son rapport au répertoire traditionnel palestinien et levantin ne relève ni de la reconstitution ni de la nostalgie. Il s’agit d’un travail de restitution vivante, attentif aux conditions mêmes dans lesquelles ces chants ont circulé : espaces domestiques, veillées familiales, cérémonies informelles, moments de sociabilité féminine souvent absents des archives officielles. Le chant, chez elle, ne vise pas la scène comme finalité, mais la scène comme lieu de réactivation.
Cette logique atteint une densité particulière avec le projet Ya Sitti. Plus qu’un spectacle musical, il s’agit d’un dispositif culturel fondé sur une intuition simple mais radicale : une part essentielle du patrimoine musical arabe, en particulier palestinien, a été portée par les femmes, transmise oralement, sans reconnaissance institutionnelle. En replaçant ces chants au centre d’un espace public contemporain, Dalal Abu Amneh ne les sanctuarise pas ; elle les remet en circulation.
La spécificité de ce projet tient à sa structure même. Ya Sitti ne fonctionne pas comme un concert traditionnel où l’artiste délivre un contenu achevé. Il repose sur une interaction assumée avec le public, invité à reconnaître, compléter, parfois même à chanter. Cette dynamique transforme la représentation en un acte collectif, où la mémoire n’est plus un objet à contempler mais une pratique partagée. Le public n’est pas un témoin passif : il devient dépositaire, parfois sans l’avoir anticipé, d’une mémoire qui lui appartient déjà.
Ce choix n’est pas anodin. Il révèle une conception précise de la culture : non comme capital symbolique réservé aux institutions, mais comme tissu social fragile, dépendant de la continuité des gestes ordinaires. Le chant, dans ce cadre, agit comme un vecteur de réappropriation. Il relie des générations séparées par l’exil, les bouleversements politiques et la transformation rapide des modes de vie.
Il serait tentant de lire ce travail uniquement à travers le prisme de l’identité ou de la cause nationale. Ce serait pourtant en réduire la portée. La singularité de Dalal Abu Amneh réside précisément dans son refus de transformer la mémoire en slogan. Son approche est d’abord méthodologique. Elle interroge les conditions de survie d’un héritage culturel lorsque les cadres traditionnels la famille élargie, le village, la transmission orale quotidienne se sont effrités.
Cette rigueur se comprend aussi à la lumière de son parcours scientifique. Formée aux sciences cognitives et à la neurosciences, elle travaille depuis plusieurs années sur les mécanismes de la mémoire, du cerveau et des pathologies neurologiques. Sans jamais instrumentaliser ce savoir dans son discours artistique, elle en partage intuitivement les enjeux : la mémoire n’est pas un stock figé, mais un processus actif, malléable, dépendant du contexte et de l’émotion.
Dans cette perspective, le chant devient une forme d’activation mémorielle. Il convoque des souvenirs parfois enfouis, des récits transmis de manière fragmentaire, des affects liés à l’enfance et aux figures féminines fondatrices. Ya Sitti agit ainsi comme un espace de reconnexion, où l’intime rejoint le collectif sans se dissoudre.
La reconnaissance institutionnelle qui accompagne ce travail prix, distinctions, invitations dans de nombreux festivals internationaux ne constitue pas son moteur principal, mais elle en confirme la pertinence. Elle signale que ce projet dépasse le cadre d’une démarche individuelle pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur la préservation du patrimoine immatériel, le rôle des femmes dans l’histoire culturelle arabe et la place de la mémoire dans les sociétés contemporaines.
Ce qui frappe, dans le parcours de Dalal Abu Amneh, c’est l’absence de rupture spectaculaire. Rien n’y relève de la conversion soudaine ou de la stratégie médiatique. Son itinéraire se construit par continuité : continuité entre l’enfance et l’âge adulte, entre la maison et la scène, entre la recherche scientifique et la pratique artistique. Cette constance confère à son travail une crédibilité rare dans un paysage culturel souvent dominé par l’effet et l’urgence.
En ce sens, son chant ne prétend pas sauver la mémoire. Il la travaille, avec patience, dans ses zones de fragilité. Il accepte ses lacunes, ses silences, ses variations. Il reconnaît que la transmission n’est jamais pure, jamais intacte, mais toujours réinventée.
Là réside sans doute l’apport le plus significatif de Dalal Abu Amneh : avoir déplacé la question du patrimoine du registre de la conservation vers celui de la pratique. Le chant devient alors moins un objet culturel qu’un geste social. Un geste qui relie, qui rappelle, qui transmet non par obligation, mais par nécessité intérieure.
Dans un monde saturé de discours mémoriels, où le passé est souvent instrumentalisé ou figé, cette approche discrète mais structurée ouvre une autre voie. Elle rappelle que la mémoire ne se proclame pas : elle se vit, se partage et se transforme. Et que parfois, une voix suffit pour en maintenir la continuité.
Ali Al Hussien
Paris