Certaines présences à l’écran ne s’imposent ni par l’éclat ni par l’insistance. Elles s’installent, lentement, par la densité d’un regard et la gravité d’un corps qui semble toujours porter plus qu’il ne montre. Le parcours de Dar Salim relève de cette économie rare. Il ne se construit pas sur la visibilité immédiate, mais sur une relation exigeante au temps, à l’expérience et à la responsabilité morale du jeu.

Lire Dar Salim aujourd’hui implique de dépasser la simple chronologie des rôles pour interroger ce qui les traverse. Soldats, figures d’autorité, hommes pris dans des structures de pouvoir ou de violence, ses personnages ne cherchent jamais l’héroïsation. Ils incarnent des zones de tension, des lieux où la décision pèse plus lourd que l’action elle-même. C’est dans cette retenue, dans cette manière d’habiter le silence comme un langage, que se dessine une trajectoire profondément contemporaine, à la croisée des récits européens et des mémoires venues d’ailleurs.

Né à Bagdad et grandi au Danemark, Dar Salim porte en lui une biographie qui n’est jamais mise en avant comme un argument narratif, mais qui irrigue silencieusement son travail. Cette discrétion est essentielle. Là où certains acteurs issus de parcours migratoires sont assignés à des rôles identitaires explicites, Salim choisit une autre voie : celle de l’intériorisation. Son origine n’est pas un thème, mais une matière. Elle ne s’énonce pas, elle se dépose dans la posture, dans le silence, dans la densité du regard.

C’est sans doute ce qui explique son inscription naturelle dans le cinéma et les séries scandinaves, connus pour leur exigence éthique et leur refus de l’emphase. Très tôt, Dar Salim s’impose comme un acteur de la retenue. Son jeu ne cherche ni l’effet ni la séduction immédiate. Il fonctionne par tension contenue, par économie du geste, par une présence qui ne se donne jamais totalement. Cette capacité à habiter le cadre sans l’occuper excessivement devient sa signature.

Dans Borgen, série emblématique de la télévision danoise, son apparition ne relève pas d’un simple rôle fonctionnel. Il s’inscrit dans un dispositif où le politique n’est jamais abstrait, mais toujours incarné dans des corps soumis à la décision, au compromis et à la violence symbolique du pouvoir. Dar Salim y apporte une gravité spécifique : celle d’un acteur qui comprend intuitivement que l’autorité ne s’exprime pas par le volume, mais par la maîtrise de soi.

Ce même principe traverse ses performances dans des films comme Hijacking ou A War. Ces œuvres, souvent analysées sous l’angle du réalisme scandinave, trouvent en lui un interprète capable d’en révéler la dimension morale. Salim ne joue pas la guerre ou la crise comme des événements spectaculaires. Il en montre l’usure, l’ambiguïté, la charge psychique. Son corps devient le lieu où s’inscrit la responsabilité, où se lit la fatigue de décider, d’obéir ou de transgresser.

Ce qui distingue profondément Dar Salim, c’est cette capacité à incarner des figures d’autorité sans jamais les héroïser. Soldat, officier, agent de l’État ou homme pris dans des structures de violence organisée : ses personnages ne sont ni des victimes ni des bourreaux clairement identifiables. Ils évoluent dans une zone grise, moralement instable, où chaque choix laisse une trace. Cette complexité fait de lui un acteur précieux dans un paysage audiovisuel souvent tenté par la simplification.

L’entrée de Dar Salim dans des productions internationales, notamment avec Guy Ritchie’s The Covenant, ne marque pas une rupture, mais une continuité. Là encore, il ne s’agit pas d’un rôle pensé pour imposer une image ou franchir un seuil de notoriété. Il s’agit d’un déplacement. Salim transporte avec lui une manière de jouer forgée dans le cinéma nordique : précision, sobriété, refus du spectaculaire gratuit. Face à un cinéma plus frontal, plus narratif, il introduit une profondeur inattendue, presque dissonante.

Son corps, élément central de son jeu, mérite une attention particulière. Ancien pratiquant d’arts martiaux et doté d’une présence physique évidente, Dar Salim pourrait aisément se cantonner à des rôles fondés sur la force ou la menace. Or, il choisit l’inverse. Sa physicalité est toujours contenue, presque retenue. Elle ne s’impose jamais comme une démonstration, mais comme une potentialité. Le corps devient une surface de projection pour la tension, non un outil d’intimidation.

Cette relation au corps révèle une éthique du jeu profondément contemporaine. Dans un monde saturé d’images violentes et de figures hyperboliques, Dar Salim propose une autre voie : celle de la résistance silencieuse. Ses personnages ne crient pas leur douleur, ils la portent. Ils ne revendiquent pas leur pouvoir, ils en assument le poids. Cette posture confère à son travail une dimension presque politique, au sens noble du terme : une réflexion incarnée sur l’exercice de la responsabilité.

Il serait toutefois réducteur de limiter Dar Salim aux seuls rôles liés à la guerre ou à l’État. Des films plus intimistes comme Sons ou Loving Adults montrent une autre facette de son talent : la capacité à explorer les failles privées, les tensions affectives, les zones d’ombre de l’intime. Là encore, il refuse toute expressivité excessive. Le drame se joue dans les interstices, dans ce qui n’est pas dit, dans ce qui affleure sans jamais se formuler clairement.

Dans le paysage européen actuel, Dar Salim occupe une place singulière. Il n’est pas un acteur « engagé » au sens militant, ni un interprète neutre. Il est un acteur de la complexité. Son parcours, situé à la croisée du Moyen-Orient et de l’Europe du Nord, lui permet d’incarner des figures contemporaines sans les réduire à des symboles. Il représente une génération d’artistes pour lesquels l’hybridité n’est pas un thème à illustrer, mais une condition de travail.

Cette dimension « Est/Ouest » de son parcours n’est jamais instrumentalisée. Elle s’inscrit dans la continuité de son jeu, dans sa manière d’habiter les rôles sans les commenter. Dar Salim ne raconte pas l’exil, il en porte la trace. Il ne parle pas de la fracture, il en manifeste la tension. Cette sobriété confère à son travail une profondeur rare, à contre-courant des récits identitaires simplifiés.

À l’heure où les industries audiovisuelles européennes cherchent des figures capables de dialoguer avec des imaginaires multiples sans perdre en cohérence artistique, Dar Salim apparaît comme un acteur clé. Sa trajectoire démontre qu’il est possible de circuler entre les formats, les langues et les esthétiques sans se diluer. Il ne s’adapte pas en se transformant ; il s’adapte en restant fidèle à une éthique du jeu.

Dar Salim appartient ainsi à cette lignée d’acteurs dont la valeur ne se mesure ni au nombre de rôles principaux ni à la reconnaissance médiatique immédiate, mais à la densité du regard qu’ils portent sur le monde. Un regard grave, précis, profondément humain. Dans un paysage souvent dominé par la performance et la visibilité, il incarne une autre forme de puissance : celle du silence habité, de la présence qui résiste au temps.

Ali Al Hussien — Paris