À l’ère des réseaux sociaux, l’influence semble indissociable des algorithmes, des chiffres d’audience et de la mise en scène permanente de soi. Le statut d’« influenceur » ou de « fashionista » paraît aujourd’hui accessible à quiconque maîtrise les codes de la visibilité numérique. Pourtant, bien avant Instagram, TikTok ou YouTube, certaines figures féminines ont exercé une influence profonde et durable, sans images virales ni stratégies digitales, façonnant les goûts, les imaginaires et parfois même le cours de l’histoire.

Ces femmes n’attendaient ni validation immédiate ni reconnaissance chiffrée. Leur pouvoir d’influence procédait d’une combinaison rare : autorité symbolique, intelligence stratégique, maîtrise de leur image et capacité à inscrire leur présence dans la durée. Elles furent, avant la lettre, des figures d’influence.

Cléopâtre, esthétique du pouvoir et politique de l’image

Plus de deux millénaires après sa disparition, l’empreinte de Cléopâtre demeure intacte. Reine d’Égypte, stratège politique et figure amoureuse mythifiée, elle a su faire de son apparence un instrument de pouvoir à part entière. La coiffure, le maquillage des yeux, la posture : rien n’était laissé au hasard. L’esthétique cléo­patrienne ne relevait pas de la coquetterie, mais d’une véritable politique de l’image.

Son influence dépasse largement le champ visuel. En liant étroitement séduction, diplomatie et stratégie militaire, Cléopâtre a redéfini les rapports entre pouvoir féminin et autorité politique. L’alliance avec Jules César, puis avec Marc Antoine, n’a jamais été qu’une affaire sentimentale : elle participait d’une vision globale du pouvoir. La postérité retient autant la reine que le mythe, preuve d’une influence qui traverse les siècles.

Élisabeth Ire, naissance d’un standard esthétique

Cinq siècles avant les tutoriels beauté, la reine Élisabeth Ire impose un code visuel inédit. Marquée physiquement par la variole, elle transforme une contrainte personnelle en norme collective. Le teint d’une blancheur extrême devient symbole de noblesse, de pureté et de pouvoir.

Ce choix esthétique, loin d’être anodin, structure durablement les représentations sociales. Il influence la mode, la cosmétique et les hiérarchies symboliques de l’Europe aristocratique. La reine ne se contente pas de gouverner : elle façonne une image de l’autorité féminine, à la fois distante, intouchable et immédiatement reconnaissable.

Charlotte de Mecklembourg-Strelitz, influence culturelle et mécénat

Au XVIIIe siècle, l’influence prend aussi la forme du goût. La reine Charlotte joue un rôle central dans la structuration de la vie artistique britannique. En soutenant le céramiste Josiah Wedgwood, elle transforme un artisan en référence commerciale et culturelle.

Son mécénat s’étend à la musique : elle fréquente Wolfgang Amadeus Mozart et Johann Christian Bach, contribuant à inscrire leurs œuvres dans les cercles du pouvoir. Bien avant les stratégies de placement de produit, son simple intérêt suffisait à légitimer une œuvre, un artiste, un style.

Victoria, fondatrice d’un imaginaire collectif

En 1840, le mariage de la reine Victoria marque un tournant symbolique majeur. Le choix d’une robe blanche, alors inhabituel, devient un acte fondateur. Relayée par la presse, commentée par Charles Dickens, l’image s’impose et traverse les frontières.

Ce moment consacre la robe blanche comme norme matrimoniale occidentale. Il démontre comment un événement personnel, amplifié par la narration médiatique, peut produire un standard culturel mondial, bien avant la photographie de masse.

Marie Vernet, première « fashionista » moderne

À Paris, au milieu du XIXe siècle, Marie Vernet incarne une révolution silencieuse. En portant les créations de son mari, Charles Frederick Worth, elle devient la première femme à promouvoir activement des vêtements par l’incarnation.

L’effet est immédiat : l’impératrice Eugénie de Montijo, puis Élisabeth de Bavière, adoptent ces silhouettes. L’influence ne passe plus seulement par la couronne, mais par la visibilité incarnée.

Sarah Bernhardt, l’influence pensée et orchestrée

Sarah Bernhardt est sans doute la figure la plus proche de l’influence contemporaine. Actrice, femme d’affaires, stratège de son image, elle comprend très tôt l’importance de la narration médiatique. Affiches, photographies, correspondances avec la presse : elle contrôle chaque aspect de sa visibilité.

Première célébrité à collaborer avec des marques commerciales, elle anticipe les mécanismes du marketing d’influence moderne. Sa notoriété n’est pas subie : elle est construite, entretenue et exploitée avec une intelligence remarquable.

Coco Chanel, l’influence comme rupture culturelle

Avec Coco Chanel, l’influence devient manifeste­ment idéologique. Elle libère le corps féminin, impose une esthétique fonctionnelle et redéfinit la notion même d’élégance. Mais son impact dépasse la mode.

En valorisant le teint hâlé, elle rompt avec des siècles d’association entre blancheur et statut social. Une simple apparition sur un yacht à Cannes suffit à renverser les codes. La modernité, chez Chanel, est toujours un acte de rupture maîtrisé.

Une influence sans algorithmes

Ces femmes n’avaient ni plateformes numériques ni indicateurs de performance. Leur influence reposait sur la cohérence, la vision et la capacité à inscrire leur image dans l’histoire. Elles démontrent que l’influence véritable ne se mesure pas à l’instantanéité, mais à la persistance.

Avant d’être un métier, l’influence fut une posture. Avant d’être un marché, elle fut un pouvoir.


Bureau de Paris