À Paris, capitale historique des idées, des arts et des controverses intellectuelles, la diplomatie ne se joue plus uniquement dans les salons feutrés des ministères ou à travers les communiqués officiels. Elle se déploie désormais dans les espaces culturels, les librairies, les universités, les festivals et les cercles de pensée. Dans ce contexte, certains ambassadeurs arabes ont su faire évoluer leur rôle, transformant la représentation politique en un véritable travail de médiation culturelle. Dina Kawar, ambassadrice du Royaume hachémite de Jordanie à Paris, incarne pleinement cette mutation silencieuse mais décisive.

Le monde contemporain est devenu un monde d’idées, de récits et d’idéologies concurrentes. Les rapports de force ne se mesurent plus seulement en termes économiques ou militaires, mais dans la capacité à produire du sens, à imposer des narrations et à rendre lisible une culture auprès de l’autre. Depuis les bouleversements du printemps arabe, le regard porté par l’Occident sur le monde arabe s’est profondément transformé. À la fascination exotique d’hier ont succédé l’inquiétude, la simplification, parfois la méfiance. Face à ces glissements, la diplomatie culturelle est apparue comme un outil essentiel pour rééquilibrer les perceptions et reconstruire des passerelles durables.

C’est précisément dans cet espace que s’inscrit l’action de Dina Kawar à Paris. Son approche ne relève ni du discours défensif ni de la promotion institutionnelle classique. Elle repose sur une conviction claire : la culture est le terrain le plus fécond pour établir un dialogue sincère entre la France et le monde arabe. Un terrain où la complexité peut être assumée, où les contradictions peuvent être exprimées sans être immédiatement politisées, et où l’humain reprend sa place au cœur des échanges.

La France occupe, à cet égard, une position singulière. Son histoire intellectuelle, son rapport ancien au monde arabe, son rôle central dans la traduction, l’édition et la diffusion des œuvres littéraires en font un espace stratégique. Paris demeure un carrefour où se rencontrent écrivains, chercheurs, artistes et penseurs issus des deux rives de la Méditerranée. Encore faut-il que ces rencontres soient accompagnées, structurées et inscrites dans une vision de long terme. C’est là que la diplomatie culturelle prend tout son sens.

L’un des projets emblématiques de cette vision est la Prix du roman arabe, initié par le Conseil des ambassadeurs arabes en France. Loin d’être une simple distinction honorifique, ce prix s’inscrit dans une démarche ambitieuse : favoriser le dialogue culturel entre la France et le monde arabe en mettant en lumière la littérature arabe, qu’elle soit traduite en français ou directement écrite dans cette langue. Il s’agit de reconnaître l’écriture comme un espace commun, capable de dépasser les frontières linguistiques et politiques.

En soutenant ce prix, Dina Kawar contribue à repositionner la littérature arabe hors des cadres réducteurs dans lesquels elle est trop souvent enfermée. La fiction n’y est plus perçue comme un témoignage sociologique ou un document politique, mais comme une création artistique à part entière, porteuse de formes, de styles, de voix singulières. Cette reconnaissance est essentielle : elle permet aux auteurs arabes d’être lus non pas uniquement pour ce qu’ils représentent, mais pour ce qu’ils écrivent.

Cette démarche s’inscrit également dans un contexte de forte mobilisation des diasporas arabes en France. Ces dernières années, les communautés arabes ont joué un rôle majeur dans l’animation culturelle du pays, en organisant des rencontres littéraires, des débats, des expositions et des événements artistiques. Loin d’un repli identitaire, ce mouvement témoigne d’une volonté d’inscription pleine et entière dans l’espace culturel français. La diplomatie culturelle, lorsqu’elle est bien pensée, ne se substitue pas à ces initiatives : elle les accompagne, les amplifie et leur donne une visibilité institutionnelle.

Le rôle de l’ambassadrice dépasse ainsi la simple représentation de l’État jordanien. Il s’agit d’un travail de mise en relation, de création de réseaux, de soutien discret mais constant aux acteurs culturels. Cette posture exige une compréhension fine des sensibilités françaises, mais aussi une connaissance profonde des dynamiques culturelles arabes contemporaines. Elle suppose également une capacité à agir dans la durée, sans céder à la tentation de l’effet immédiat.

Ce qui distingue cette approche est précisément son refus de l’idéologie simplificatrice. Dans un monde saturé de discours polarisés, la culture offre un espace de nuance. Elle permet de raconter des histoires multiples, parfois contradictoires, toujours humaines. En plaçant la littérature au cœur de l’échange, la diplomatie culturelle défendue par Dina Kawar rappelle que le récit est l’un des outils les plus puissants pour déconstruire les stéréotypes et restaurer la complexité.

Cette vision contribue également à renforcer les relations culturelles entre la France et l’ensemble des pays arabes. En mettant en avant des œuvres issues de différents horizons, le Prix du roman arabe favorise une lecture plurielle du monde arabe, loin des généralisations. Il rappelle que cet espace est traversé par des langues, des mémoires et des imaginaires multiples, et que c’est précisément cette diversité qui fait sa richesse.

Dans un contexte international marqué par les tensions et les incompréhensions, ce type d’initiative apparaît plus que jamais nécessaire. Elle ne prétend pas résoudre les crises politiques, mais elle crée les conditions d’un dialogue durable. Elle agit à un niveau plus profond, là où se forment les perceptions, les représentations et, à terme, les relations entre les sociétés.

À travers son action à Paris, Dina Kawar incarne ainsi une figure contemporaine de l’ambassadrice : une diplomate pour qui la culture n’est pas un supplément d’âme, mais un levier stratégique. Une ambassadrice qui comprend que les ponts les plus solides ne sont pas toujours ceux que l’on voit, mais ceux que l’on construit patiemment, livre après livre, rencontre après rencontre.

Dans cette perspective, Paris devient bien plus qu’un lieu de représentation. Elle devient un espace de circulation des idées, un laboratoire de dialogue entre le monde arabe et la France. Et la diplomatie culturelle, lorsqu’elle est menée avec exigence et intelligence, s’y affirme comme l’un des instruments les plus efficaces pour penser l’avenir des relations entre les deux rives.

Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR