Il arrive qu’un acteur fasse du choix même de ses rôles une forme de discours. Chez Dhafer L'Abidine, cette logique ne relève ni de la stratégie ni de la distinction affichée, mais d’une nécessité intérieure. Jouer devient alors un acte de positionnement : face au monde, face au récit, face à ce que le cinéma accepte ou refuse de montrer. C’est dans cet espace exigeant, souvent silencieux, que s’inscrit son parcours, loin des trajectoires calibrées et des évidences immédiates.
Avec Sophia, présenté sur la scène internationale du Santa Barbara International Film Festival, Dhafer L’Abidine poursuit une ligne de travail cohérente, resserrée, presque ascétique. Le film n’est pas un simple jalon promotionnel ni un événement isolé, mais un révélateur. Il révèle une maturité artistique où le jeu se concentre, où le corps devient porteur de silences, et où le regard condense plus qu’il n’explique. Ici, l’acteur ne cherche ni l’adhésion immédiate ni l’effet, mais la justesse.
Depuis ses débuts, Dhafer L’Abidine a construit une relation singulière à l’image. Ni starification complaisante ni retrait élitiste : une présence maîtrisée, souvent retenue, toujours habitée. Son parcours traverse des registres multiples cinéma d’auteur, productions internationales, séries à large audience sans jamais céder à la dispersion. Ce qui relie ces expériences n’est pas le genre, mais une même exigence : refuser les rôles qui simplifient, privilégier ceux qui ouvrent une zone de complexité morale et humaine.
Dans Sophia, cette complexité atteint un point de densité particulier. Le personnage qu’il incarne se définit moins par l’action que par l’hésitation, la faille, la tension entre ce qui est dit et ce qui demeure enfoui. Dhafer L’Abidine y travaille la fragilité comme une force dramatique. Son jeu ne démontre pas ; il expose. Le corps, le visage, le rythme de la parole deviennent les véritables lieux du récit. Chaque silence agit comme un espace de projection, chaque regard comme une question laissée ouverte.
Ce choix esthétique n’est pas anodin dans un paysage cinématographique souvent tenté par la sursignification. En préférant l’économie du geste à la démonstration, Dhafer L’Abidine s’inscrit dans une tradition du jeu intériorisé, où l’acteur accepte de partager la responsabilité du sens avec le spectateur. Cette confiance accordée au regard de l’autre est déjà une prise de position artistique. Elle suppose un cinéma qui n’épuise pas ses personnages, mais les accompagne dans leur opacité.
La sélection de Sophia au Santa Barbara International Film Festival marque une étape symbolique. Elle ne consacre pas seulement un film, mais une manière d’exister dans le cinéma arabe contemporain à l’international sans renoncer à sa singularité. Loin des récits formatés pour l’export ou des images folklorisantes, le film circule sur un autre plan : celui des expériences humaines universelles, portées par des corps et des histoires situées, sans exotisme ni simplification.
Dhafer L’Abidine incarne pleinement cette tension féconde entre le local et le global. Acteur arabe évoluant entre plusieurs langues, plusieurs industries, plusieurs imaginaires, il refuse la posture du « passeur » spectaculaire. Il ne traduit pas une culture pour une autre ; il donne à voir des situations humaines qui résonnent au-delà des frontières. Cette position, discrète mais ferme, confère à son travail une portée particulière à une époque où les identités sont souvent sommées de se rendre immédiatement lisibles.
Son rapport à la visibilité participe de cette cohérence. Présent sur les réseaux, reconnu par un large public, il ne transforme jamais cette exposition en finalité. Elle demeure un outil, jamais un moteur. Ce refus de l’instrumentalisation de soi renforce la crédibilité de son parcours. Il rappelle qu’un acteur peut occuper l’espace public sans se dissoudre dans l’exposition permanente, et que la reconnaissance n’implique pas nécessairement la simplification.
À travers Sophia, Dhafer L’Abidine confirme également une conviction profonde : le cinéma peut encore être un lieu de questionnement éthique. Non par le discours frontal, mais par la situation, par le trouble, par la durée. En acceptant d’incarner des personnages inconfortables, parfois opaques, il assume une responsabilité rare : celle de ne pas rassurer. Dans un monde saturé de récits explicatifs, maintenir une zone d’incertitude devient une forme de résistance artistique.
Son parcours dessine ainsi une ligne claire, faite de refus autant que d’adhésions, de silences autant que de prises de parole. Il ne s’agit pas d’une stratégie de carrière, mais d’une éthique du métier. Jouer, pour Dhafer L’Abidine, ne consiste pas à occuper l’écran, mais à habiter un espace fragile entre le personnage et le spectateur. C’est précisément dans cet entre-deux, toujours instable, que le cinéma retrouve sa puissance.
Écrire sur Dhafer L’Abidine à travers Sophia ne procède pas d’un choix opportuniste. Il s’agit de reconnaître, à travers une trajectoire singulière, une certaine idée du cinéma : un cinéma qui accepte le doute comme matière première, qui préfère la complexité à la séduction, et qui considère l’acteur non comme un vecteur d’images, mais comme un lieu de pensée. Dans un paysage culturel marqué par l’urgence et la simplification, cette exigence constitue une distinction rare.
Ali Al Hussien
Paris