Dia al-Azzawi n’appartient pas à la catégorie des artistes que l’on appréhende par une œuvre isolée ou par une période circonscrite. Son parcours s’inscrit dans une durée longue, structurée, presque architecturale, où chaque cycle, chaque médium et chaque série répond à une nécessité intellectuelle et éthique. Depuis plus de six décennies, son travail s’est imposé comme l’un des projets les plus cohérents et les plus exigeants de l’art moderne et contemporain arabe, non par recherche de monumentalité, mais par fidélité à une vision : faire de l’art un espace de résistance critique, de mémoire active et de lucidité politique.

Né à Bagdad en 1939, formé à l’archéologie avant de se consacrer pleinement aux arts plastiques, Dia al-Azzawi porte dès l’origine une conscience aiguë du temps long. Cette formation initiale n’est pas un détail biographique ; elle irrigue profondément sa pratique. Chez lui, la peinture, le dessin, la gravure ou la sculpture ne relèvent jamais de l’instantané ni de l’anecdote. Ils procèdent d’une stratification patiente, où l’histoire ancienne, les mythes fondateurs et les fractures contemporaines se superposent pour produire une langue visuelle singulière, immédiatement reconnaissable, mais jamais figée.

Très tôt, son œuvre s’éloigne de toute tentation décorative. La couleur, pourtant intense, presque incandescente, n’est jamais utilisée pour séduire. Elle agit comme une tension, un signal d’alerte, parfois une blessure ouverte. Les figures humaines, souvent fragmentées, stylisées, réduites à des silhouettes anguleuses ou à des signes presque calligraphiques, ne cherchent pas la représentation fidèle : elles incarnent des états, des chocs, des mémoires traumatiques. Le corps devient surface d’inscription de l’histoire collective.

L’exil, choisi autant que subi, joue un rôle structurant dans cette trajectoire. Installé à Londres depuis les années 1970, tout en maintenant des attaches profondes avec le monde arabe, Dia al-Azzawi développe une position rare : celle d’un artiste qui observe son propre espace culturel depuis une distance critique, sans jamais rompre le lien. Cette distance n’est ni nostalgique ni accusatrice. Elle permet au contraire une élaboration formelle plus libre, affranchie des injonctions identitaires comme des attentes folklorisantes souvent projetées sur les artistes arabes.

Son œuvre s’est ainsi construite comme un vaste contre-récit visuel. Là où l’histoire officielle simplifie, efface ou instrumentalise, Dia al-Azzawi complexifie, densifie, rend visibles les contradictions. Ses grandes compositions, souvent polyptyques ou formats monumentaux, fonctionnent comme des scènes de témoignage collectif. Le spectateur n’y est jamais placé en position de confort : il est confronté à une multiplicité de regards, de gestes suspendus, de tensions non résolues.

La série False Witnesses illustre avec une clarté saisissante cette posture artistique. Le titre lui-même agit comme une mise en garde : il ne s’agit pas de produire une vérité figée, mais de questionner les récits, les images et les discours qui prétendent témoigner à la place des peuples. Dans ces œuvres, la narration est volontairement fragmentée. Les figures se chevauchent, se contredisent, se heurtent dans un espace pictural saturé, presque claustrophobe. Le regard est sollicité, mis à l’épreuve, obligé de circuler sans jamais trouver de point de repos définitif.

Ce qui distingue profondément Dia al-Azzawi de nombreux artistes engagés, c’est son refus de l’illustration directe. La violence, la guerre, l’oppression ne sont jamais représentées de manière descriptive. Elles sont traduites par des tensions formelles : ruptures de lignes, dissonances chromatiques, déséquilibres de composition. Le politique passe par la structure même de l’œuvre, non par un message explicite. Cette exigence formelle confère à son travail une portée universelle, tout en restant profondément ancrée dans l’histoire arabe contemporaine.

Parallèlement à la peinture et au dessin, son exploration de la céramique et de la sculpture révèle une autre dimension de sa pensée. Ces formes tridimensionnelles, souvent abstraites mais chargées de résonances symboliques, prolongent son interrogation sur la mémoire et la matérialité. Là encore, il ne s’agit jamais d’un simple exercice technique. La matière devient langage, volume et silence, capable de contenir ce que l’image plane ne peut parfois exprimer.

La reconnaissance institutionnelle internationale, notamment à travers des expositions majeures et sa présence dans des événements de référence comme la Biennale de Venise, n’a jamais modifié la nature de son travail. Elle en a au contraire confirmé la singularité. Dia al-Azzawi n’a pas adapté son œuvre au regard occidental ; il a imposé une vision exigeante, complexe, qui refuse les lectures simplistes et les catégories réductrices.

Aujourd’hui encore, son travail demeure d’une actualité troublante. Dans un monde saturé d’images instantanées, de récits accélérés et de témoignages médiatiques souvent superficiels, son œuvre rappelle que la mémoire exige du temps, de la rigueur et une responsabilité du regard. Elle invite à une autre temporalité, à une contemplation active, presque politique, où voir devient un acte de pensée.

Consacrer un portrait à Dia al-Azzawi, ce n’est donc pas seulement rendre hommage à une figure majeure de l’art arabe moderne. C’est affirmer une conception de la culture comme espace critique, comme lieu de résistance intellectuelle et de transmission. Son parcours incarne avec force ce que l’art peut encore produire de plus nécessaire : une parole visuelle qui ne cède ni à l’oubli ni à la simplification, et qui continue, inlassablement, à interroger notre manière de regarder l’histoire.

Ali Al-Hussien — Paris