Il est des œuvres qui ne s’offrent pas à la lecture comme des récits linéaires, mais comme des constructions sensibles où le temps se fragmente, se replie, se superpose. L’écriture de Diane Mazloum appartient à cette catégorie exigeante. Elle ne raconte pas une histoire au sens classique du terme ; elle orchestre une mémoire. Une mémoire travaillée par les ruptures, les silences, les décalages, où le passé n’est jamais clos et où le présent reste hanté par ce qui l’a précédé. Lire Mazloum, c’est entrer dans un dispositif narratif où le roman devient un espace de montage, presque cinématographique, et où la littérature assume pleinement sa fonction : sauver ce qui, autrement, serait condamné à l’effacement.
Née à Paris, élevée à Rome, profondément liée au Liban, Diane Mazloum incarne une trajectoire méditerranéenne au sens plein : plurielle, mobile, traversée de langues, d’histoires et de lignes de fracture. Cette géographie intime n’est pas un simple décor biographique ; elle structure son rapport au récit. Chez elle, l’identité n’est jamais donnée, elle se reconstruit sans cesse, à travers une écriture qui refuse la fixité et se méfie des récits univoques. Le roman devient alors le lieu d’un travail patient sur le temps, un laboratoire où se recomposent les fragments d’un monde brisé.
Le montage comme éthique narrative
Ce qui frappe d’emblée dans les romans de Diane Mazloum, et particulièrement dans L’âge d’or, c’est l’art du montage. Non pas un montage spectaculaire ou ostentatoire, mais une composition subtile, presque invisible, où les scènes s’imbriquent selon une logique émotionnelle plus que chronologique. Le temps y est déconstruit, recomposé, déplacé. Le lecteur n’avance pas en ligne droite ; il circule entre les strates d’une mémoire individuelle et collective, invité à faire lui-même l’expérience de la discontinuité.
Ce choix formel n’est jamais gratuit. Il correspond à une vision du monde marquée par la conscience de la rupture historique. Le Liban que Mazloum évoque est un pays avant et après, un pays dont l’histoire récente impose une écriture fragmentée. La guerre, même lorsqu’elle n’est pas frontalement décrite, agit comme une force de gravité narrative. Elle déplace les trajectoires, fissure les destins, impose une temporalité brisée. Le montage devient alors une nécessité éthique : on ne peut raconter ce monde autrement qu’en acceptant sa dislocation.
Beyrouth, corps sensible et mémoire vive
Dans l’œuvre de Diane Mazloum, Beyrouth n’est jamais un simple cadre. Elle n’est ni carte postale ni symbole figé. Elle est un corps. Un corps traversé par le désir, la violence, la perte, la nostalgie, mais aussi par une énergie vitale irréductible. Dans Beyrouth, la nuit comme dans L’âge d’or, la ville respire, souffre, se souvient. Elle est le lieu où s’inscrivent les trajectoires individuelles, mais aussi celui où se cristallisent les contradictions d’une société entière.
Mazloum ne cherche pas à expliquer Beyrouth. Elle la laisse apparaître à travers les gestes, les lieux, les silences. La ville est présente dans les interstices : un appartement, une fête, une rue, un regard. Cette écriture de la suggestion évite toute tentation folklorique ou nostalgique. Beyrouth n’est jamais idéalisée ; elle est aimée dans sa complexité, dans sa fragilité, dans sa capacité à survivre à ses propres ruines. En cela, l’auteure rejoint une tradition littéraire où la ville devient un personnage à part entière, porteur de mémoire et de contradictions.
Écrire en français pour sauver la mémoire
Le choix du français chez Diane Mazloum n’est ni neutre ni simplement hérité. Il constitue un geste littéraire pleinement conscient. Écrire en français, pour elle, n’est pas se détourner du Liban ; c’est au contraire une manière de le préserver. La langue française devient un outil de mise à distance, un espace de décantation où la mémoire peut se formuler sans se dissoudre dans l’émotion brute.
Cette écriture précise, maîtrisée, parfois presque classique dans sa retenue, permet d’accueillir des contenus profondément chargés affectivement sans tomber dans le pathos. Le français agit comme une chambre d’écho : il amplifie sans déformer, il accueille sans enfermer. Il offre à la mémoire libanaise un cadre stable, capable de porter la complexité des expériences vécues. En ce sens, la langue n’est pas un substitut, mais un instrument de transmission.
Une place singulière dans le paysage littéraire français
Diane Mazloum occupe aujourd’hui une position discrète mais essentielle dans la littérature française contemporaine. Elle n’appartient ni aux écritures de l’urgence ni aux récits purement introspectifs. Son œuvre s’inscrit dans une tradition méditerranéenne du roman, attentive aux circulations, aux héritages multiples, aux fractures historiques. Elle dialogue avec une génération d’auteurs pour qui la Méditerranée n’est pas un mythe, mais un espace vécu, traversé de tensions politiques, culturelles et mémorielles.
Ce qui distingue Mazloum, c’est sa capacité à conjuguer exigence formelle et lisibilité, profondeur historique et finesse psychologique. Ses romans ne cherchent pas à séduire par l’effet, mais par la justesse. Ils demandent au lecteur une attention, une disponibilité, une acceptation de la complexité. En retour, ils offrent une expérience de lecture rare, où le roman redevient un espace de pensée.
Une œuvre de transmission
Au fond, l’écriture de Diane Mazloum se situe à l’endroit précis où la littérature devient un acte de transmission. Transmission d’une mémoire menacée, d’un monde disparu, mais aussi d’une manière de regarder le réel sans le simplifier. Ses romans ne proposent ni solution ni consolation facile. Ils offrent mieux : une forme, une architecture, un lieu où la mémoire peut continuer à circuler.
Dans un paysage littéraire souvent dominé par l’immédiateté et l’autofiction spectaculaire, l’œuvre de Mazloum rappelle que le roman peut encore être un art du temps long. Un art capable de contenir l’histoire sans la figer, de faire dialoguer les langues, les cultures et les générations. En ce sens, son travail dépasse largement la question de l’identité ou de l’exil : il interroge la possibilité même de raconter après la rupture.
Diane Mazloum écrit comme on assemble des fragments après un tremblement de terre. Avec précision, avec retenue, avec une confiance profonde dans la puissance de la forme. Son œuvre s’impose ainsi comme l’une des plus justes explorations contemporaines du rapport entre mémoire, langue et histoire — et mérite pleinement sa place au cœur du paysage littéraire français à extension méditerranéenne.
Ali Al Hussein – Paris