Il est des figures dont l’histoire retient le combat public, mais dont la vérité intime demeure longtemps reléguée dans l’ombre. Doria Shafik appartient à cette catégorie rare de femmes dont l’engagement a façonné une époque, tout en dissimulant, derrière la lutte et l’exposition, une vie intérieure d’une intensité bouleversante.
On connaît la militante infatigable, la fondatrice de l’Union des Filles du Nil, la voix qui réclama pour les Égyptiennes le droit de vote, l’accès au Parlement et une citoyenneté pleine et entière. On connaît moins la mère, l’épouse, la femme qui, pendant dix-huit années de mise à l’écart forcée, vécut entre les murs de son domicile, condamnée au silence politique et social jusqu’à sa disparition en septembre 1975.
Doria Shafik fut pourtant, au-delà de l’icône, une mère profondément présente. Ses deux filles, devenues professeures éminentes de chimie à l’Université américaine du Caire, témoignent d’une éducation fondée sur l’amour, la discipline et la curiosité intellectuelle. Malgré une vie publique exigeante, elle sut transmettre par l’exemple le sens du travail, de la persévérance et de l’engagement au service du bien commun. La maison familiale était un lieu de débats, de rencontres et de pensée vivante, où journalistes, poètes et intellectuels se croisaient librement.
Son mariage avec Nour Eddine Ragaaï, scellé à Paris durant leurs études doctorales, fut une alliance intellectuelle autant qu’affective. Une relation fondée sur l’admiration mutuelle, mais mise à rude épreuve par les pressions politiques et sociales, jusqu’à leur séparation en 1968. Loin d’affaiblir Doria Shafik, cette épreuve renforça sa détermination à poursuivre sa mission historique.
Lorsque le pouvoir lui imposa le silence, ce ne fut pas l’isolement matériel qui la brisa, mais l’interdiction de penser et de parler publiquement. Femme de liberté, elle ne supporta jamais d’être accusée de trahison pour avoir aimé son pays avec lucidité. Même après la levée de l’interdiction, elle choisit le retrait, consciente que toute possibilité d’action réelle lui était désormais refusée.
Dans ses dernières années, elle trouvait apaisement et force dans la lecture du Coran, qu’elle traduisit en français et en anglais, poursuivant, jusque dans le recueillement, une quête de sens et de transmission.
À la fin de sa vie, une question la hantait : « Tout cela en valait-il la peine ? » L’histoire, aujourd’hui, répond sans ambiguïté. Le droit de vote des femmes, leur présence au Parlement, les avancées civiles majeures portent encore l’empreinte de son combat. Pourtant, aucun boulevard ne porte son nom.
Doria Shafik n’a pas seulement libéré des droits. Elle a légué une conscience.
Édité par le Bureau du Caire – Magazine Portail de l’Orient