Chez Eleonora Crippa, l’image ne cherche jamais la consolation. Elle ne promet ni harmonie ni réconciliation immédiate. Elle s’avance au contraire comme une surface volontairement instable, fissurée, traversée par des éclats qui refusent l’unité rassurante. Son travail s’inscrit dans une interrogation frontale de notre rapport au visible, à l’identité et à la représentation, à une époque où la prolifération des images a paradoxalement vidé le regard de sa capacité critique.
Le projet Specchi rotti les miroirs brisés constitue l’axe central de cette recherche. Il ne s’agit pas d’un motif décoratif, encore moins d’un simple procédé esthétique, mais d’une véritable position conceptuelle. La figure humaine, souvent féminine, y apparaît fragmentée, recomposée à partir d’éclats réfléchissants qui renvoient le regard du spectateur vers lui-même. Ce que Crippa met en jeu, c’est la crise de l’image comme lieu de vérité. Le miroir, symbole classique de connaissance de soi, devient ici un instrument de dislocation : il ne restitue plus un visage, mais une multiplicité de reflets irréconciliables.
Cette fragmentation n’est jamais gratuite. Elle dialogue avec une époque marquée par la surexposition, par la mise en scène permanente de soi, par la tyrannie de l’image lisse et maîtrisée. En brisant le miroir, Eleonora Crippa refuse l’illusion de la cohérence identitaire imposée par les standards contemporains. Elle affirme que l’identité n’est pas un bloc homogène, mais un champ de tensions, de contradictions, de strates parfois incompatibles. La beauté, dans ce contexte, n’est plus synonyme de perfection, mais de vérité nue, parfois inconfortable.
Le travail chromatique, souvent vibrant, presque excessif, contraste avec la violence silencieuse du geste conceptuel. Les couleurs éclatent comme une affirmation vitale face à la fracture. Elles ne cherchent pas à masquer la brisure, mais à l’habiter. Cette coexistence entre éclat et rupture confère à l’œuvre une densité émotionnelle particulière : le regard oscille entre attraction et malaise, entre reconnaissance et distance critique. Le spectateur n’est jamais placé dans une position de consommation passive ; il est sollicité, parfois mis en difficulté, contraint d’interroger sa propre relation à l’image.
Au-delà de la peinture, Eleonora Crippa investit l’espace par des installations, des mises en scène photographiques et vidéo, où son propre corps entre parfois en dialogue avec l’œuvre. Cette présence n’a rien de narcissique. Elle fonctionne comme un prolongement du questionnement : l’artiste se place elle-même dans le champ de la fracture, assumant la vulnérabilité inhérente à toute exposition de soi. Le corps devient surface de projection, territoire symbolique où se rejouent les tensions entre visibilité, contrôle et perte de maîtrise.
L’inscription de son travail dans le paysage de l’art contemporain européen se fait sans emphase, mais avec une cohérence remarquable. Loin des stratégies spectaculaires ou des discours théoriques plaqués, Crippa construit une œuvre lisible, identifiable, qui dialogue avec les grandes questions de notre temps : la place du féminin dans l’histoire de l’art et dans l’imaginaire collectif, la marchandisation de l’image, la difficulté de se penser comme sujet unifié dans un monde fragmenté. Sa démarche s’inscrit ainsi dans une tradition critique qui convoque autant l’histoire de l’art que la sociologie du regard.
La réappropriation de figures iconiques portraits classiques, références reconnaissables participe de cette réflexion. En altérant ces images connues, en les fissurant littéralement, l’artiste interroge la sacralité du canon et la manière dont certaines représentations continuent de structurer nos imaginaires. Le geste n’est ni iconoclaste ni nostalgique : il est analytique. Il s’agit de comprendre ce que ces images font encore à nos corps et à nos consciences, et comment les déconstruire sans les effacer.
Ce qui distingue Eleonora Crippa d’une production visuelle simplement séduisante, c’est précisément cette capacité à transformer l’esthétique en outil critique. Son œuvre ne cherche pas à flatter le regard, mais à le réveiller. Elle rappelle que voir est un acte politique, que toute image engage une responsabilité, tant du côté de celui qui la produit que de celui qui la reçoit. Dans un monde saturé de surfaces parfaites, elle choisit la fissure comme espace de pensée.
Par cette exigence, son travail trouve naturellement sa place dans une lecture culturelle contemporaine attentive aux mutations du regard, aux fractures identitaires et aux nouvelles formes de narration visuelle. Eleonora Crippa ne propose pas de réponses closes. Elle ouvre des espaces de questionnement, de doute, parfois de trouble, où l’art redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu de confrontation lucide avec le réel.
Rédaction : Bureau de Paris