Dans le paysage dramatique arabe contemporain, certaines trajectoires ne s’imposent pas par le bruit médiatique ou par une présence spectaculaire dans l’industrie. Elles avancent plus discrètement, mais avec une capacité réelle à transformer la compréhension des personnages et de la narration. Le parcours de Eslam Hafez appartient à cette catégorie particulière d’artistes qui se déplacent entre plusieurs rôles au sein de la même industrie. Celui d’acteur et celui d’auteur. Une position hybride qui peut sembler secondaire à première vue, mais qui révèle en réalité une mécanique créative beaucoup plus complexe.
Né en 1988 en Égypte, Eslam Hafez commence son rapport à l’art dramatique pendant ses années universitaires à la faculté de communication. Comme pour beaucoup d’artistes de sa génération, le théâtre universitaire constitue un premier laboratoire. Un espace où l’on écrit, met en scène et interprète simultanément. Il y réalise plusieurs pièces qui remportent des prix et attirent l’attention de certains professionnels du milieu artistique. C’est dans ce contexte que le réalisateur Khaled Youssef le remarque et lui offre sa première apparition au cinéma dans le film Kaf El Qamar en 2011. Cette rencontre marque le passage du théâtre expérimental vers l’industrie audiovisuelle.
Cependant, ce qui distingue réellement Eslam Hafez dans cette trajectoire n’est pas simplement l’entrée dans le métier d’acteur. La particularité de son parcours réside dans le fait qu’il évolue simultanément dans l’écriture dramatique. Il participe à l’écriture de scénarios et de dialogues pour plusieurs séries télévisées, notamment Qamar Hadi et Between Heaven and Earth, tout en poursuivant son activité d’interprète devant la caméra. Cette double position d’acteur et de scénariste modifie profondément la manière dont un artiste comprend le texte dramatique.
C’est précisément ici que se situe la dimension la plus intéressante de son profil. Un scénariste qui a l’expérience du plateau et du corps de l’acteur écrit différemment. Dans l’écriture classique, les personnages existent d’abord sous forme de mots, de dialogues et de structures narratives. Mais un acteur sait que la vérité d’un personnage ne réside pas seulement dans les phrases qu’il prononce. Elle se construit aussi dans les silences, les gestes, les respirations et les hésitations. Lorsque ces deux perspectives se rencontrent dans une même personne, le texte peut devenir plus organique et plus sensible à la dimension humaine de la scène.
Ainsi, les personnages associés à l’univers d’Eslam Hafez tendent souvent vers une certaine forme de réalisme social. Il ne s’agit pas de héros mythologiques ni de figures idéalisées. Ce sont plutôt des hommes ordinaires confrontés à des tensions quotidiennes. La pression économique, les contradictions morales, les fractures sociales ou les ambiguïtés du pouvoir. Dans ce type d’écriture, la dramaturgie se rapproche davantage de la vie réelle que d’une construction spectaculaire.
Cette orientation vers le réalisme correspond également à une transformation plus large dans la télévision arabe contemporaine. Les séries ne cherchent plus uniquement à produire des récits héroïques ou des intrigues simplifiées. Elles tentent de représenter des individus plus complexes, situés dans des contextes sociaux mouvants. Le rôle du scénariste devient alors central car il doit construire des personnages capables d’incarner ces transformations.
Dans ce contexte, la position d’Eslam Hafez à l’intérieur de l’industrie égyptienne peut sembler modeste mais elle n’est pas anodine. L’Égypte possède l’une des industries télévisuelles les plus importantes du monde arabe. Les séries produites au Caire circulent largement dans la région et influencent l’imaginaire collectif de millions de spectateurs. Le scénariste devient donc un acteur essentiel de cette circulation symbolique. C’est lui qui façonne les figures narratives à travers lesquelles la société se regarde elle-même.
La force d’un auteur dramatique ne se mesure pas uniquement à la célébrité de son nom. Elle réside aussi dans sa capacité à produire des personnages durables, des situations crédibles et des dialogues qui résonnent avec l’expérience quotidienne du public. Dans ce sens, la dangerosité d’un scénariste ne vient pas d’un pouvoir spectaculaire, mais d’une influence silencieuse sur la manière dont les individus perçoivent le monde.
L’expérience d’Eslam Hafez comme acteur lui permet justement de comprendre les mécanismes invisibles de la scène. Il sait comment un texte se transforme une fois confronté à la caméra. Il sait également comment un acteur s’approprie une phrase ou modifie son rythme. Cette connaissance pratique du jeu peut enrichir l’écriture et la rendre plus fluide et plus proche de la vérité émotionnelle des personnages.
Par ailleurs, son parcours illustre une tendance de plus en plus visible dans les industries audiovisuelles contemporaines. Les frontières entre les métiers deviennent de plus en plus perméables. Les acteurs écrivent, les réalisateurs produisent et les scénaristes participent parfois à l’interprétation. Cette circulation des rôles crée de nouvelles formes de créativité et exige une compréhension plus globale de la fabrication des images.
Dans le cas d’Eslam Hafez, cette circulation entre écriture et interprétation pourrait constituer l’un des éléments les plus prometteurs de son évolution artistique. Au lieu de se limiter à un seul rôle dans la production, il occupe une position intermédiaire qui lui permet d’observer la dramaturgie sous plusieurs angles. Cette capacité d’observation est souvent la matière première des écrivains.
Finalement, la question initiale trouve peut-être sa réponse dans cette combinaison particulière. Un auteur qui connaît l’intérieur du plateau et qui comprend la psychologie des personnages à travers l’expérience directe du jeu.
Dans le monde de la fiction télévisuelle, les figures les plus influentes ne sont pas toujours celles qui occupent la première place sur l’affiche. Parfois ce sont les architectes silencieux du récit qui façonnent réellement la mémoire collective.
Dans ce sens, Eslam Hafez représente un type d’artiste discret mais stratégique. Un créateur qui explore la frontière entre le texte et l’interprétation et qui participe à la construction d’une dramaturgie plus attentive aux complexités humaines.
PO4OR-Bureau de Paris
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