En 1976, une édition particulière d’un festival consacré à ce que l’on appelait alors le « cinéma alternatif » se tenait dans la localité libanaise de Beit Mery. L’événement réunissait de nombreux cinéastes arabes qui cherchaient à développer un cinéma indépendant, capable de leur offrir davantage de liberté artistique et d’expression. Ils venaient de Syrie, du Liban, d’Égypte, de Tunisie, du Maroc et d’autres pays du monde arabe.
Parmi eux figurait le réalisateur tunisien Ridha Béhi, venu présenter son premier long métrage de fiction, Soleil des Hyènes. Le film fut chaleureusement accueilli pour sa lecture lucide des mutations sociales qui traversaient la Tunisie de l’époque. Il mettait en scène la confrontation entre des investisseurs étrangers désireux de développer des projets touristiques et des pêcheurs tunisiens attachés à leurs traditions et à leur mode de vie. Une rencontre inévitablement marquée par le choc de valeurs, de cultures et de visions du monde.
Près de cinquante ans après cette première projection à Beit Mery, Ridha Béhi a récemment présenté le film lors d’une projection exceptionnelle organisée au Palais de la Culture à Tunis. « L’accueil a été très positif », confie-t-il. « Cette projection a permis de revisiter des questions qui demeurent d’actualité, notamment celles liées à l’identité nationale et à l’altérité. »
Soleil des Hyènes explore les doubles standards et les rapports de force qui s’installent entre l’étranger et l’habitant du pays. À travers le contexte de l’ouverture économique engagée au début des années 1970, le film montre comment l’arrivée de nouvelles valeurs peut entrer en conflit avec des traditions profondément enracinées.
Cette réflexion sur les tensions culturelles entre les Tunisiens et les visiteurs étrangers deviendra l’un des fils conducteurs de toute l’œuvre de Ridha Béhi. Elle apparaît également dans son court métrage Seuils interdits, qui raconte l’histoire d’un Tunisien agressant une touriste étrangère après l’avoir vue circuler seule dans une tenue jugée provocante. À travers cette œuvre, le réalisateur critique l’idée de promouvoir le tourisme et l’industrialisation sans transformation préalable des conditions sociales et des mentalités.
Grâce à ces premiers films, Ridha Béhi attire rapidement l’attention des milieux cinématographiques arabes et européens. « Soleil des Hyènes est resté trois mois à l’affiche à Paris », rappelle-t-il. « C’est quelque chose qui n’arrive plus aujourd’hui, surtout pour un film arabe. »
Sept ans plus tard, il réalise Les Anges (1983), une coproduction associant la Tunisie, le Koweït et l’Égypte. Le film réunit notamment Madiha Kamel, Kamal El Chennawi et Leïla Fawzi. Bien que l’action se déroule en Tunisie, la majorité des personnages et des dialogues sont égyptiens. Plusieurs critiques tunisiens estiment alors que la logique commerciale a pris le dessus sur l’ambition artistique du projet.
Avec Tatouage sur la mémoire (1989), Béhi revient à un univers profondément tunisien. Situé en 1955, à la veille de l’indépendance, le film interroge la pluralité des identités qui composent la société tunisienne. L’histoire suit plusieurs étrangers installés dans le pays au moment où celui-ci s’apprête à changer de destin. Certains choisissent de partir, d’autres décident de rester.
Au cœur du récit, la chanteuse Betty, interprétée par Julie Christie, entretient une relation avec Paul, joué par Ben Gazzara. Mais elle suscite également les sentiments de Ouennis, le fils illégitime de celui-ci, incarné par Patrick Bruel. Derrière cette intrigue sentimentale se dessinent des interrogations plus profondes sur l’appartenance, la mémoire et la difficulté de se détacher du passé avant même que l’avenir ne soit clairement défini.
En 1994, le réalisateur crée une nouvelle controverse avec Les Hirondelles ne meurent pas à Jérusalem, tourné dans les territoires palestiniens occupés. Il devient ainsi le premier cinéaste arabe non palestinien à franchir ce pas. Plusieurs années plus tard, le réalisateur libanais Ziad Doueiri suivra une démarche comparable avec L’Attentat (2012).
Depuis lors, Ridha Béhi a poursuivi son exploration des thèmes de l’identité et de l’appartenance à travers plusieurs œuvres majeures.
Parmi elles figure La Boîte magique (2002), sans doute son film le plus autobiographique. Comme son personnage principal, interprété par Hichem Rostom, le réalisateur a partagé sa vie avec l’actrice française Marianne Basler. Le film raconte les espoirs, les tensions et les incompréhensions qui peuvent surgir au sein d’un couple confronté à des différences culturelles et existentielles.
Son projet le plus ambitieux voit le jour au début des années 2000 lorsqu’il se rend à Los Angeles pour rencontrer Marlon Brando. Il lui propose alors de jouer dans Brando... Brando, l’histoire d’un jeune Tunisien ressemblant à la légende hollywoodienne et rêvant d’intégrer le cinéma américain grâce à lui. La disparition de Brando empêche cependant la concrétisation du projet. Béhi reviendra sur cette aventure dans Toujours Brando (2011), poursuivant sa réflexion sur les rapports asymétriques entre Orient et Occident.
En 2016, le cinéaste tourne son regard vers la Syrie en guerre avec Fleur de Halab. Puis, en 2022, il signe l’un de ses films les plus aboutis, L’Île du Pardon, où il revient une nouvelle fois aux questions d’identité, de nationalité et de coexistence, tout en plaidant pour le dialogue, la compréhension mutuelle et la réconciliation entre les peuples.
À travers une filmographie qui s’étend sur près d’un demi-siècle, Ridha Béhi apparaît comme l’un des rares cinéastes maghrébins à avoir construit une œuvre aussi cohérente autour de la question identitaire. Des côtes tunisiennes de Soleil des Hyènes aux horizons méditerranéens de L’Île du Pardon, son cinéma n’a cessé d’interroger la rencontre avec l’autre, les fractures culturelles et les multiples façons d’habiter le monde.