Il est des trajectoires cinématographiques qui ne se construisent ni dans la recherche de visibilité rapide ni dans l’alignement sur les récits dominants. Elles se développent dans un temps plus lent, plus rigoureux, où chaque film engage une position intellectuelle, morale et esthétique. Le parcours de Farah Khadhar s’inscrit avec netteté dans cette géographie exigeante. Réalisatrice franco-tunisienne, formée à la sociologie et à l’anthropologie, elle déploie depuis plus d’une décennie un projet documentaire cohérent, centré sur la mémoire, le corps et les marges, où le cinéma devient un acte de responsabilité plutôt qu’un simple exercice de représentation.
Née à Paris, Farah Khadhar grandit à l’intersection de plusieurs espaces culturels et symboliques. Très tôt, cette pluralité nourrit chez elle une attention aiguë aux questions d’appartenance, de déplacement et de regard. Son immersion précoce dans les ateliers de cinéma en Tunisie, puis son expérience d’actrice à l’adolescence dans un film de Nouri Bouzid, jouent un rôle fondateur. Non pas comme tremplin vers une carrière d’interprète, mais comme prise de conscience décisive : être devant la caméra, c’est déjà éprouver la puissance et le risque du regard de l’autre.
Cette expérience sensible s’approfondit par un solide socle théorique. Les études de sociologie et d’anthropologie ne constituent pas chez Farah Khadhar un simple arrière-plan académique, mais une véritable matrice de pensée. Elles structurent sa manière de concevoir le documentaire : non comme un discours explicatif ou illustratif, mais comme une enquête située, attentive aux rapports de pouvoir, aux constructions identitaires et aux formes d’invisibilisation sociale. Ses terrains d’intérêt ingénieurs tunisiens formés en France, communautés juives d’origine tunisienne à Paris, populations noires de Gabès dessinent une cartographie précise des marges contemporaines.
Le projet cinématographique de Farah Khadhar se caractérise par une constante : refuser toute simplification. Ses films ne cherchent ni à démontrer ni à convaincre, mais à rendre perceptible la complexité des expériences humaines. Dans Vibrations, Brûlures, Lily slame ou Trans(e), le documentaire devient un espace de tension entre l’intime et le collectif, entre le corps singulier et les structures sociales qui l’enserrent. Le corps y occupe une place centrale, non comme surface spectaculaire, mais comme lieu de mémoire et de signification.
Chez elle, le corps filmé est porteur d’une histoire qui excède la parole. Il conserve les traces de la violence politique, des normes sociales, des fractures identitaires. Filmer un corps, c’est donc accepter d’entrer dans une zone de fragilité et de responsabilité. Farah Khadhar refuse toute esthétisation complaisante de la souffrance. La caméra reste à hauteur humaine, attentive aux gestes, aux silences, aux rythmes. Ce choix formel traduit une position éthique claire : ne jamais confisquer l’expérience de l’autre au profit d’un effet cinématographique.
Cette approche du corps est indissociable d’un travail profond sur la mémoire. Mémoire individuelle, mémoire collective, mémoire post-révolutionnaire : ses films interrogent ce qui persiste lorsque les grands récits politiques se fissurent. Dans le contexte tunisien, marqué par les espoirs et les désillusions de l’après-2011, Farah Khadhar s’écarte résolument des narrations héroïques ou catastrophistes. Elle s’attache aux traces, aux paroles dissonantes, aux temporalités longues. La mémoire n’est jamais figée ; elle est travaillée, traversée de contradictions, parfois douloureuse.
Cette exigence se retrouve dans ses portraits d’artistes, notamment ceux consacrés à Nouri Bouzid, Férid Boughedir ou Sadika. Loin de l’hommage convenu, Farah Khadhar construit des films qui interrogent le geste créateur lui-même. Comment une œuvre se forme-t-elle dans un contexte de censure, de transition politique ou d’exil intérieur ? Quelle responsabilité incombe à l’artiste face à l’histoire qu’il traverse ? En filmant ces figures, elle engage un dialogue critique avec leur parcours, mais aussi avec sa propre pratique.
Le cinéma, pour Farah Khadhar, n’est jamais neutre. Il implique une responsabilité morale vis-à-vis des personnes filmées, mais aussi du spectateur. Cette conscience se manifeste dans ses choix de production, de diffusion et de contextualisation des œuvres. Ses films circulent dans des festivals et des espaces de réflexion où la rigueur du regard prime sur la logique de marché : Journées cinématographiques de Carthage, Clermont-Ferrand, Belfort, Bejaïa, Short Film Corner à Cannes. Cette reconnaissance n’est pas le fruit d’une stratégie de visibilité, mais la conséquence d’une cohérence artistique assumée.
Parallèlement à son travail de réalisatrice, Farah Khadhar enseigne la sociologie et le cinéma en Tunisie et en France. La transmission occupe une place essentielle dans son parcours. Enseigner, pour elle, ne consiste pas à transmettre des recettes formelles, mais à former des regards critiques, capables d’interroger les images et les récits dominants. Ses interventions dans des colloques universitaires, notamment autour de l’anthropologie du voile dans le cinéma, témoignent de cette articulation constante entre pratique artistique et réflexion théorique.
Son engagement dans les jurys de festivals et son travail de chroniqueuse lors du Festival de Cannes prolongent cette posture. Elle y défend un cinéma exigeant, attentif aux écritures minorées et aux formes émergentes. Là encore, le geste est cohérent : accompagner le cinéma là où il pense le monde, plutôt que là où il se contente de le refléter.
L’ensemble du parcours de Farah Khadhar dessine ainsi un projet clair et rare : faire du cinéma un espace de responsabilité éthique, où le corps filmé retrouve sa densité, où la mémoire est interrogée dans sa complexité, et où le spectateur est invité à une véritable expérience de pensée. Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par l’urgence et la simplification, son travail apparaît comme une forme de résistance discrète mais déterminée.
Filmer, chez Farah Khadhar, n’est jamais un geste anodin. C’est une manière d’habiter le monde, d’en interroger les fractures et d’assumer, image après image, la responsabilité du regard.
Bureau de Paris