Dans le paysage musical libanais contemporain, certaines voix se distinguent moins par leur capacité à occuper l’espace médiatique que par la cohérence silencieuse de leur trajectoire. La singularité de Farah Nakhoul tient précisément à cette logique discrète : une carrière construite à distance des effets de mode, attentive aux fondations plutôt qu’aux raccourcis. Chez elle, le chant n’est pas un moyen d’exposition, mais un lieu de travail, de mémoire et de responsabilité artistique. Comprendre son parcours suppose donc de déplacer le regard non vers l’instant de visibilité, mais vers les structures profondes qui ont façonné une voix pensée avant d’être projetée.

Née en 1988 dans un village du Nord du Liban, Farah Nakhoul entre très tôt en contact avec la musique à travers un cadre qui n’est ni neutre ni décoratif : l’église. Dès l’âge de cinq ans, accompagnée par sa grand-mère, elle découvre le chant liturgique non comme une performance, mais comme un acte collectif, structuré, inscrit dans un rituel quotidien. Cette immersion précoce dans le chant byzantin orthodoxe joue un rôle déterminant dans la formation de son rapport à la voix. Il ne s’agit pas d’y apprendre à séduire, mais à tenir une ligne, à respecter une architecture sonore, à inscrire le souffle dans une temporalité qui dépasse l’individu.

L’entrée dans la chorale de l’église, puis l’apprentissage des chants byzantins dès l’âge de sept ans, ne relèvent pas d’un simple éveil musical. Ils constituent une véritable école de discipline vocale. À onze ans, son intégration au programme national de musique byzantine marque une étape décisive : Farah est alors capable d’interpréter l’ensemble des partitions des rituels liturgiques quotidiens de l’Église orthodoxe. Cette maîtrise précoce d’un répertoire exigeant forge une relation rigoureuse à la justesse, à la mémoire musicale et à la précision du geste vocal.

Mais réduire ce socle à une formation strictement religieuse serait une erreur. Très tôt, l’environnement familial joue un rôle complémentaire et structurant. Sa grand-mère Nadimeh, amatrice de chansons orientales et libanaises, ouvre un autre espace d’écoute, plus profane, plus émotionnel, où la voix devient vecteur de récit et de transmission populaire. Entre ces deux pôles — le chant sacré et la chanson orientale — se dessine une tension féconde qui accompagnera Farah Nakhoul tout au long de son parcours : celle d’une voix formée à la rigueur, mais attentive à l’expressivité.

Cette dualité se consolide par des choix de formation réfléchis. Farah poursuit des études en chant oriental, apprend le qanoun, et s’inscrit finalement en musique et éducation musicale à l’Université libanaise de Beyrouth. Là encore, le choix est révélateur : plutôt que de s’inscrire exclusivement dans une logique d’interprétation ou de carrière scénique, elle opte pour une compréhension globale de la musique, incluant sa transmission, sa pédagogie et ses cadres théoriques. Cette approche contribue à ancrer son rapport à l’art dans une perspective durable, loin de l’instantanéité.

Sa carrière artistique débute officiellement en 2006, par une série de performances dans des festivals et des clubs musicaux libanais. Ces premières années sont marquées par une diversité de collaborations et de projets, parfois discrets, mais structurants. Elle intègre notamment la chorale de Khaled El Haber et devient la chanteuse principale du groupe de Rayan El Haber entre 2010 et 2014. L’album Taa Ellak, entièrement interprété par Farah en 2014, constitue une expérience déterminante : elle y apprend à inscrire sa voix dans un projet collectif, à dialoguer avec des compositions qui exigent autant de retenue que de présence.

L’année 2013 marque un tournant symbolique avec sa première invitation à partager la scène avec Ziad Rahbani. Cette collaboration, qui se prolonge dans le temps, n’a rien d’anecdotique. Elle situe Farah Nakhoul dans un espace artistique exigeant, où l’interprète n’est jamais un simple exécutant, mais un partenaire conscient du langage musical, de ses sous-textes et de ses implications culturelles. Travailler avec Rahbani suppose une capacité à comprendre la musique comme discours critique, comme espace de questionnement, et non comme simple divertissement.

À partir de 2016, Farah amorce plus clairement son propre projet artistique. Cette phase ne correspond pas à une rupture radicale, mais à une consolidation. Les années suivantes la voient se produire dans des contextes de plus en plus variés : festivals internationaux, salles emblématiques comme Metro Al Madina, collaborations transnationales. En 2018, sa participation à l’Ehdeniyat Festival avec l’Orchestre Philharmonique de Bucarest, sous la direction de Lubnan Baaklini, témoigne de sa capacité à évoluer dans des cadres orchestraux exigeants, sans renoncer à son ancrage oriental.

Les concerts qu’elle donne entre mars et juin 2019 à Metro Al Madina offrent une lecture particulièrement éclairante de son positionnement artistique. Les hommages à Baligh Hamdi, à Georges Wassouf, puis aux chansons de l’âge d’or arabe, ne relèvent pas d’un exercice de nostalgie. Ils fonctionnent comme des dispositifs d’analyse musicale en acte, où Farah interroge les formes, les styles et les émotions d’un patrimoine sans chercher à les imiter. Elle s’y inscrit avec distance, retenue et respect, consciente que la transmission passe par la réinterprétation plutôt que par la reproduction.

Sa présence sur des scènes internationales — Le Caire, Damas, Saïda, Ain Ebel — ainsi que sa participation à des projets reliant Berlin, Beyrouth et Le Caire, confirment une orientation claire : Farah Nakhoul évolue dans un espace de circulation culturelle, où l’identité artistique ne se réduit ni à une origine géographique ni à un genre musical figé. Son répertoire, oscillant entre tarab, chansons populaires revisitées et compositions plus contemporaines, témoigne de cette volonté de maintenir un équilibre entre accessibilité et exigence.

L’engagement humanitaire et symbolique de la chanteuse apparaît également comme un prolongement naturel de son parcours. Sa participation au concert caritatif « 3ala Amal », en collaboration avec le Centre d’information des Nations unies à Beyrouth, s’inscrit dans une logique de responsabilité culturelle. Là encore, il ne s’agit pas de posture, mais d’une continuité : la voix, formée dans le cadre liturgique, retrouve sa fonction première de soutien, de rassemblement et de transmission de l’espoir.

La sortie de son premier single Kanoun El Hayat en 2021 marque une nouvelle étape. Sans prétendre à une rupture stylistique majeure, ce titre affirme une volonté de formaliser une parole personnelle, inscrite dans un cadre professionnel maîtrisé. Il ne s’agit pas d’un aboutissement définitif, mais d’un jalon, d’un point d’équilibre entre héritage et affirmation individuelle.

Lire le parcours de Farah Nakhoul aujourd’hui revient à reconnaître une démarche fondée sur la cohérence plutôt que sur la visibilité immédiate. Sa voix ne cherche pas l’exploit, ni la surenchère émotionnelle. Elle s’inscrit dans une économie du geste, une conscience de la place du chant dans un paysage culturel saturé. C’est précisément cette retenue, cette fidélité à une construction lente et réfléchie, qui confère à son parcours sa singularité et sa légitimité dans la scène musicale libanaise et au-delà.

Rédaction — Bureau de Paris