Il existe des trajectoires artistiques qui ne se laissent pas enfermer dans les récits binaires de la rupture ou de la continuité. Elles avancent autrement, dans un mouvement plus subtil, fait d’allers-retours intérieurs, de déplacements géographiques et de transformations silencieuses. Le parcours de Farès Helou appartient pleinement à cette catégorie rare. Ni héros de l’exil, ni figure du retour spectaculaire, il incarne une expérience plus complexe : celle d’un artiste qui a su transformer la contrainte en langage, la distance en lucidité, puis le retour en un acte de création pleinement assumé.
Lorsque Farès Helou s’installe en France, l’exil ne se présente pas comme une parenthèse provisoire, mais comme un bouleversement existentiel. Il ne s’agit pas seulement de quitter un pays, mais de se défaire d’un cadre, d’un système de références, parfois même d’une langue du corps. Paris devient alors un espace d’observation, de réapprentissage et de dépouillement. Loin des automatismes et des rôles assignés, il redécouvre le métier d’acteur dans sa dimension la plus nue : être présent, être juste, être à l’écoute.
Cette période française agit comme un laboratoire artistique. Dans les ateliers, les lectures publiques, les projets indépendants et les rencontres scéniques, Farès Helou explore d’autres formes de jeu, plus intériorisées, plus physiques parfois, mais toujours ancrées dans une vérité émotionnelle exigeante. Le théâtre européen, avec ses traditions de recherche et son rapport au corps et au silence, dialogue alors avec la mémoire du théâtre syrien. De cette tension naît une écriture de l’acteur singulière, où l’exil cesse d’être un thème pour devenir une matière vivante.
Peu à peu, Farès Helou s’impose comme une présence discrète mais essentielle dans certains cercles culturels. La critique perçoit en lui un interprète habité, capable de porter une densité humaine sans emphase. Ce qui frappe, ce n’est ni la démonstration ni l’effet, mais une forme de gravité douce, une capacité rare à laisser le sens émerger dans les interstices du jeu. Son art se construit dans la retenue, dans l’écoute, dans une attention presque éthique portée à chaque geste.
Cette maturité trouve une résonance particulière avec sa participation au film Les Barbares, réalisé par Julie Delpy. Dans cette œuvre, Farès Helou incarne le rôle d’un grand-père syrien, écrivain et poète, figure de dignité silencieuse au cœur d’un récit qui interroge les contradictions de l’accueil et les fragilités des sociétés européennes face à l’altérité. Le personnage n’est ni victime ni symbole ; il est un homme traversé par l’histoire, porteur d’une mémoire, mais aussi d’une capacité intacte à regarder le présent.
Par son interprétation, Farès Helou donne au film une profondeur humaine qui dépasse la fiction. Son jeu, tout en nuances, fait exister la douleur sans la surligner, l’exil sans le théâtraliser. Il offre au cinéma français une présence rare : celle d’un acteur qui n’impose jamais son vécu, mais le laisse affleurer, avec pudeur et précision. Ce rôle marque une étape décisive dans son inscription dans l’imaginaire cinématographique français, non comme figure de l’exil, mais comme artiste à part entière.
Pourtant, ce parcours ne s’achève pas dans l’installation confortable d’un ailleurs. Après des années où l’exil a constitué un espace de liberté et de recomposition, Farès Helou fait le choix d’un retour en Syrie. Un retour qui ne relève ni de la nostalgie ni du geste idéologique, mais d’une nécessité intérieure. Revenir, pour lui, ne signifie pas effacer l’exil, mais prolonger un chemin, fort de ce qu’il a appris, traversé et transformé.
Ce retour s’accompagne d’un engagement concret dans de nouveaux projets artistiques. Farès Helou retrouve le terrain du réel, les plateaux, les équipes locales, avec une exigence renouvelée. Il ne revient pas pour répéter, mais pour travailler autrement : avec plus de distance, plus de lucidité, et une conscience aiguë de ce que l’art peut encore offrir dans un contexte éprouvé. Son expérience internationale nourrit désormais une approche plus dépouillée, plus essentielle du jeu et du récit.
Dans ce mouvement, Farès Helou incarne une figure rare du monde artistique arabe contemporain : celle d’un acteur capable de faire circuler l’expérience de l’exil sans s’y enfermer, et de penser le retour comme un acte créatif à part entière. Il ne s’agit ni de réconciliation naïve ni de rupture radicale, mais d’un positionnement complexe, profondément humain, où l’art devient un espace de responsabilité.
Aujourd’hui, entre la Syrie et la France, Farès Helou apparaît comme un passeur. Un passeur de formes, de mémoires et de sensibilités. Son parcours rappelle que l’art véritable ne se mesure ni à la stabilité des lieux ni à la permanence des cadres. Il se déploie là où une voix trouve les conditions de sa vérité. Et parfois, cette vérité appelle à revenir, non pour recommencer, mais pour poursuivre autrement.
Bureau de Paris