Il est des œuvres qui ne cherchent ni l’effet immédiat ni l’adhésion rapide. Elles avancent autrement, par couches successives, par résonances lentes, par une fidélité obstinée à une vision intérieure. La trajectoire de Farhad Harati s’inscrit dans cette lignée exigeante : une pratique musicale qui refuse la simplification, et qui considère le son non comme une fin, mais comme un espace de pensée.
Compositeur, pianiste et créateur aux frontières du concert, du cinéma et de la scène, Farhad Harati développe une œuvre où la musique devient langage autonome, affranchi des mots sans jamais se détacher du monde. Sa démarche ne procède pas d’une volonté de synthèse culturelle ostentatoire ; elle naît plutôt d’un rapport intime à la solitude, au temps long, à la mémoire émotionnelle. Chez lui, l’Orient et l’Occident ne sont pas des pôles à réconcilier : ils constituent un champ de tensions silencieuses où la musique prend forme.
Très tôt, son rapport au piano s’éloigne de la virtuosité démonstrative. L’instrument n’est pas abordé comme un lieu de performance, mais comme un espace de respiration. Le geste est mesuré, parfois retenu, toujours orienté vers la clarté du propos. Cette économie du mouvement se retrouve dans ses compositions, où le silence joue un rôle structurant. Le non-dit y devient aussi important que la note tenue, et la suspension, un mode d’expression à part entière.
Ses projets musicaux s’inscrivent souvent dans des dispositifs narratifs. La musique n’y accompagne pas l’image : elle dialogue avec elle, la contredit parfois, la précède souvent. Dans ses travaux pour le cinéma et la scène, Harati ne cherche pas à illustrer une émotion préexistante, mais à créer un second niveau de lecture. Le spectateur n’est pas guidé ; il est invité à éprouver. Cette posture, rare, suppose une confiance absolue dans l’intelligence sensible de l’auditeur.
L’un des traits les plus marquants de son œuvre réside dans son rapport au sacré. Non pas un sacré religieux ou doctrinal, mais un sacré existentiel : celui de l’être humain confronté à sa finitude, à la perte, à l’attente. Des projets comme The Sacred Earth ou Hidden Shadows déploient une dramaturgie où la musique agit comme un révélateur de fragilités. Les thèmes abordés — l’exil intérieur, la mémoire, la fracture entre l’individu et le monde — ne sont jamais nommés frontalement. Ils se laissent deviner dans la texture sonore, dans la lente progression harmonique, dans l’insistance de certains motifs.
Cette retenue confère à sa musique une dimension profondément universelle. Elle ne dépend ni d’une langue ni d’un référent culturel précis. Elle parle à travers des sensations communes : l’attente, la mélancolie, l’élan, la chute. En cela, Harati rejoint une tradition contemporaine de compositeurs pour lesquels la musique n’est pas un produit culturel, mais une expérience perceptive complète. Une expérience qui engage le corps autant que l’esprit.
Son rapport à la scène mérite une attention particulière. Lorsqu’il se produit en concert, le dispositif est souvent épuré, presque austère. Le geste reste minimal, le regard concentré. Rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est surjoué. Cette sobriété crée une proximité singulière avec le public : l’écoute devient collective, presque méditative. La musique ne s’impose pas ; elle s’installe, lentement, dans l’espace partagé.
Parallèlement à son travail de compositeur et d’interprète, Farhad Harati investit également le champ de la transmission. L’enseignement n’est pas pour lui une activité périphérique : il prolonge naturellement sa réflexion sur la musique comme discipline intérieure. Former, dans son approche, ne consiste pas à transmettre des recettes, mais à accompagner une écoute, à aiguiser une attention. La théorie musicale y est indissociable d’une éthique du travail et d’un respect profond du temps nécessaire à la maturation artistique.
Ce qui distingue fondamentalement son parcours, c’est l’absence de stratégie visible. Aucune quête de reconnaissance médiatique, aucune inscription dans des tendances passagères. Son œuvre avance selon une logique propre, parfois à contre-courant, mais toujours cohérente. Cette cohérence est sans doute ce qui permet à sa musique de circuler au-delà des frontières, sans jamais perdre son intensité initiale.
Dans un paysage artistique souvent dominé par la vitesse, la surproduction et la saturation des images, Farhad Harati propose une autre temporalité. Une temporalité de l’écoute profonde, de la patience, du regard intérieur. Sa musique ne promet pas le divertissement ; elle offre un espace de retrait, une possibilité de se retrouver face à soi-même.
Ce choix, exigeant, confère à son œuvre une portée singulière. Elle ne cherche pas à plaire à tous, mais à toucher juste. Et c’est précisément cette justesse, cette fidélité à une vision intérieure, qui fait de Farhad Harati une figure rare : celle d’un musicien pour qui la création reste un acte de responsabilité, et pour qui le silence, loin d’être un manque, demeure la condition première de toute musique véritable.
Rédaction : Bureau de Paris