Le parcours de Fariba Sheikhan invite à une lecture qui se tient à distance des récits de réussite immédiate. Rien, chez elle, ne procède de l’irruption ni de la captation rapide de l’attention. Sa trajectoire se déploie dans un rapport conscient au temps, fait d’ajustements, de continuités et de choix mesurés. Chaque rôle s’inscrit comme une étape de travail plutôt que comme un signal adressé au regard public.
Ce qui distingue Fariba Sheikhan n’est pas la recherche d’une signature reconnaissable, mais la construction progressive d’une présence. Une présence qui se précise au fil des projets, qui accepte la durée et la transformation, et qui refuse de se laisser fixer par une image dominante. Loin des logiques de surexposition, son cheminement repose sur une fidélité à l’exigence du jeu, à la cohérence des choix et à une forme de discrétion devenue rare dans le paysage audiovisuel contemporain.
Connue du grand public espagnol pour son incarnation d’Inés Mendizábal dans El secreto de Puente Viejo, Fariba Sheikhan aurait pu rester associée durablement à ce personnage emblématique du feuilleton quotidien. Or, ce qui frappe rétrospectivement, c’est précisément sa capacité à ne pas se laisser définir par ce succès massif. Là où beaucoup s’installent dans la répétition confortable d’un registre éprouvé, elle choisit au contraire le déplacement. Non pas une rupture spectaculaire, mais un glissement progressif vers des formes de jeu plus resserrées, plus contemporaines, parfois plus risquées.
Cette capacité au déplacement trouve sans doute sa source dans une identité elle-même composite. D’origine perse, née et formée en Espagne, évoluant entre plusieurs langues et plusieurs héritages culturels, Fariba Sheikhan ne revendique jamais frontalement une posture identitaire. Son travail ne procède ni de l’affirmation ni de l’effacement. Il habite une zone intermédiaire, faite de porosités, de silences et de nuances. Cette position liminale se traduit dans son jeu par une attention constante aux seuils : seuil entre retenue et émotion, entre présence et retrait, entre le dit et le non-dit.
Son interprétation d’Inés dans El secreto de Puente Viejo reste, à cet égard, un cas d’école. Loin de réduire le personnage à une figure mélodramatique, elle lui a insufflé une densité intérieure qui excédait les codes du genre. Inés n’était pas seulement un ressort narratif, mais un corps traversé par la contrainte sociale, le désir contrarié et la violence symbolique d’une époque. Cette capacité à inscrire la psychologie dans le geste, à faire exister le drame dans le regard avant le dialogue, constitue l’un des traits constants de son travail.
Ce même principe se retrouve, sous des formes renouvelées, dans ses choix ultérieurs. Les séries comme Los nuestros ou La unidad marquent un tournant significatif. Le jeu y devient plus épuré, presque ascétique. Les personnages qu’elle incarne ne cherchent plus à séduire le spectateur, mais à résister à toute lecture simplificatrice. Ils appartiennent à des univers où la tension morale prime sur l’identification immédiate. Fariba Sheikhan y affirme une maturité artistique qui refuse l’emphase et privilégie la justesse.
Son apparition dans Élite: historias breves confirme cette orientation. Dans un univers pourtant codifié par l’esthétique et la vitesse, elle introduit une forme de gravité calme, presque dissonante. Ce décalage n’est pas une faiblesse, mais une signature. Il rappelle que son jeu ne se plie jamais totalement aux attentes du format. Elle investit les cadres sans s’y dissoudre, imposant une présence qui ne passe ni par l’excès ni par la démonstration.
L’entrée de Fariba Sheikhan dans le cinéma international, notamment avec The Covenant de Guy Ritchie, s’inscrit dans la continuité de cette logique. Là encore, il ne s’agit pas d’un rôle pensé comme un trophée ou une validation extérieure, mais d’une expérience supplémentaire de circulation. Circulation des langues, des méthodes de travail, des imaginaires. Cette traversée du cinéma anglo-saxon ne transforme pas son jeu ; elle en révèle au contraire la plasticité. Elle s’adapte sans se renier, attentive aux rythmes du récit et à la précision du cadre.
Ce qui distingue profondément Fariba Sheikhan dans le paysage audiovisuel européen contemporain, c’est cette relation singulière au temps. Son parcours ne se lit pas comme une suite de coups d’éclat, mais comme une accumulation de choix cohérents. Elle ne cherche ni à accélérer sa trajectoire ni à la dramatiser. Elle accepte la lenteur, le détour, parfois même l’effacement momentané. Cette posture est devenue rare dans une industrie dominée par l’urgence de la visibilité.
Son rapport au corps participe de cette même éthique. Formée au chant, à la danse et au travail vocal, elle ne transforme jamais ces compétences en signes ostentatoires. Le corps chez elle n’est pas un outil de séduction, mais un espace de mémoire. Chaque posture, chaque déplacement semble porter la trace d’un apprentissage profond, intériorisé, presque invisible. C’est un corps qui écoute avant de parler, qui reçoit avant d’agir.
Dans un contexte européen marqué par la question de la représentation, Fariba Sheikhan occupe une place singulière. Elle n’est ni cantonnée à des rôles d’altérité explicite, ni enfermée dans une neutralité artificielle. Son origine perse n’est ni un argument promotionnel ni un obstacle. Elle existe comme une donnée silencieuse, qui informe subtilement le regard sans jamais le saturer. Cette discrétion constitue sans doute l’une de ses forces les plus précieuses.
À l’heure où les frontières entre télévision, plateformes et cinéma s’estompent, son parcours offre un modèle alternatif. Un modèle fondé non sur la surexposition, mais sur la cohérence. Non sur la performance médiatique, mais sur la continuité du travail. Fariba Sheikhan ne construit pas une image ; elle façonne une présence. Une présence qui se densifie avec le temps, qui gagne en gravité sans perdre en souplesse.
Ce portrait ne serait pas complet sans souligner ce que son travail apporte, plus largement, au dialogue culturel entre l’Orient et l’Occident. Non pas un discours, mais un exemple. Non pas une revendication, mais une pratique. Par sa manière d’habiter les rôles, elle montre que l’hybridité n’est pas un thème à illustrer, mais une condition à vivre. Elle incarne ainsi une forme d’européanité contemporaine, plurielle, silencieuse et profondément incarnée.
Fariba Sheikhan appartient à cette génération d’actrices qui ne cherchent pas à être vues à tout prix, mais à être justes. Et dans un paysage saturé d’images rapides et de récits préfabriqués, cette exigence-là, discrète mais constante, constitue peut-être la forme la plus durable de radicalité artistique.
Rédaction — Bureau de Paris