Il n’écrit pas pour raconter une trajectoire, encore moins pour l’ordonner selon les codes attendus du récit littéraire contemporain. L’écriture de Feurat Alani procède d’un autre mouvement : celui d’un déplacement constant entre le vécu et sa mise à distance, entre l’événement et ce qu’il laisse en héritage silencieux. Ses textes ne cherchent ni la démonstration ni la confession. Ils s’attachent à ce qui persiste après le tumulte fragments de mémoire, zones d’ombre, traces affectives et interrogent la manière dont une histoire collective continue de travailler les existences individuelles, longtemps après que les faits se sont tus.

Né d’une double appartenance française par la langue et l’espace public, irakienne par l’héritage, les blessures et les silences Feurat Alani a longtemps travaillé au cœur de l’actualité internationale. Reporter de terrain, notamment au Moyen-Orient, il a exercé un journalisme de précision, attentif aux faits, aux voix marginales et aux zones d’ombre que les grands récits médiatiques tendent à lisser. Cette pratique rigoureuse du réel marque profondément son écriture littéraire, non par un goût du témoignage brut, mais par une exigence constante de justesse.

De l’information à la littérature : un déplacement, pas une rupture

Lorsque Feurat Alani publie Je me souviens de Falloujah, son premier roman, le geste est immédiatement identifiable comme singulier. Il ne s’agit pas de “raconter l’Irak” ni de produire une chronique de guerre. Le texte procède autrement : par fragments, réminiscences, éclats de mémoire. L’enfance, la langue, les souvenirs familiaux, les images médiatiques de la guerre se superposent et se répondent. Le livre ne cherche pas à expliquer, mais à faire ressentir. Il donne forme à une mémoire diasporique, prise entre distance géographique et proximité affective.

Ce premier roman installe une posture qui ne quittera plus l’auteur : refuser le spectaculaire, préférer l’économie de moyens, laisser au lecteur l’espace nécessaire pour penser et ressentir. La guerre n’est jamais décrite frontalement ; elle affleure dans les marges, dans les silences, dans les phrases interrompues. Cette retenue constitue l’une des forces majeures de son écriture.

Le ciel est immense : la maturité d’un regard

Avec Le ciel est immense, Feurat Alani franchit un seuil décisif. Le roman confirme une voix désormais pleinement maîtrisée, capable d’articuler avec une grande finesse la trajectoire individuelle et les secousses collectives. Le texte s’éloigne encore davantage de toute tentation autobiographique directe pour explorer ce que signifie grandir, aimer, se projeter dans un monde traversé par la violence politique et les héritages non résolus.

Le ciel, dans ce roman, n’est pas une métaphore consolatrice. Il est vaste, oui, mais aussi indifférent. Il surplombe les existences, les déplacements, les pertes. Cette immensité devient le cadre d’une réflexion plus large sur l’exil, la transmission et la difficulté de se construire dans un monde où les repères se déplacent sans cesse. La reconnaissance critique et les distinctions reçues par le livre ne relèvent pas de l’effet de mode : elles consacrent un travail d’écriture patient, exigeant, profondément cohérent.

Une écriture de la responsabilité

Ce qui distingue Feurat Alani dans le paysage littéraire français contemporain tient à la nature même de son engagement. Il ne s’agit ni d’un engagement militant explicite ni d’un retrait esthétisant. Son écriture assume une responsabilité : celle de ne pas trahir la complexité des situations qu’elle évoque. Le passé irakien, la guerre, l’exil, la violence ne sont jamais réduits à des symboles ou à des figures rhétoriques. Ils restent des réalités humaines, traversées par des affects contradictoires.

Cette posture se retrouve dans ses prises de parole publiques, notamment lors de rencontres avec des lycéens et des étudiants. Face à ces publics, Feurat Alani ne se positionne ni en donneur de leçons ni en figure héroïsée du reportage de guerre. Il parle du doute, de la difficulté d’écrire, de la nécessité de prendre du recul face aux images et aux récits dominants. Là encore, la transmission passe par la nuance.

Entre France et Moyen-Orient : une position singulière

Dans un contexte français souvent tenté par des lectures simplificatrices du Moyen-Orient, l’œuvre de Feurat Alani occupe une place précieuse. Elle ne cherche pas à représenter une région, encore moins à parler “au nom de”. Elle propose un point de vue situé, assumé, conscient de ses limites. Cette honnêteté intellectuelle renforce la crédibilité de son travail et explique l’attention croissante que lui portent lecteurs, enseignants et institutions culturelles.

Son écriture contribue ainsi à déplacer le regard : elle invite à penser les trajectoires individuelles comme des lieux de friction entre histoire globale et expériences intimes. En cela, elle s’inscrit pleinement dans une tradition littéraire contemporaine qui fait de la mémoire un champ de réflexion, non un sanctuaire figé.

Un portrait nécessaire

Consacrer un portrait à Feurat Alani, c’est reconnaître une œuvre qui refuse les raccourcis, qui travaille la langue comme un espace de responsabilité et qui interroge, sans emphase, notre rapport au monde. C’est aussi affirmer qu’une revue culturelle peut et doit donner toute sa place à des trajectoires qui relient littérature, journalisme et pensée critique, sans les enfermer dans des catégories étroites.

À l’heure où l’actualité sature l’espace médiatique de récits immédiats et souvent éphémères, l’écriture de Feurat Alani propose un autre tempo. Un tempo lent, attentif, capable de transformer l’expérience en pensée et la mémoire en matière littéraire. C’est dans cette capacité à habiter le temps long que réside, sans doute, la force durable de son œuvre.

Bureau de Paris