Il est des trajectoires d’actrices qui ne se construisent ni dans l’accumulation des rôles ni dans la recherche d’une visibilité rapide. Elles avancent autrement, par strates successives, dans un dialogue exigeant entre le corps, le regard et le monde. Le parcours de Forouzan Jamshidnejad s’inscrit pleinement dans cette lignée rare, où le jeu ne relève jamais de l’effet mais d’une responsabilité profonde face au réel. Son travail ne cherche pas à séduire ni à rassurer ; il interroge, dérange parfois, mais surtout il oblige à regarder autrement.

Née dans un espace culturel marqué par la contrainte, la censure et la tension permanente entre l’intime et le politique, Forouzan Jamshidnejad a très tôt compris que le cinéma ne pouvait être pour elle un simple lieu d’exposition. Il devait devenir un espace de vérité. Cette exigence traverse l’ensemble de ses choix artistiques : des films où la narration se déploie lentement, où le silence a autant de poids que la parole, et où le corps féminin n’est jamais réduit à une fonction décorative ou symbolique. Chez elle, le corps est un territoire, chargé de mémoire, de peur, de résistance et parfois d’espoir fragile.

Sa présence à l’écran frappe d’abord par une retenue singulière. Rien n’est démonstratif, rien n’est surjoué. Le regard, souvent fixe, parfois fuyant, porte une densité intérieure qui excède largement le cadre du récit. Cette économie de gestes, cette précision presque ascétique, renvoient à une conception du jeu où l’actrice ne cherche pas à imposer une émotion, mais à la laisser émerger dans l’espace du spectateur. C’est là que réside une grande part de sa force : dans cette confiance accordée à l’intelligence du public.

Les films qui jalonnent son parcours témoignent d’une cohérence rare. Qu’il s’agisse de rôles principaux ou de partitions plus discrètes, Forouzan Jamshidnejad s’inscrit toujours dans des projets qui interrogent la société, ses violences latentes, ses hypocrisies et ses silences. Le cinéma devient ainsi un lieu de confrontation éthique. Dans Les nuits de Mashhad, œuvre âpre et nécessaire, son interprétation participe d’un dispositif cinématographique qui refuse toute complaisance. Le film ne cherche pas à expliquer ni à excuser ; il expose. Et dans cette exposition, le personnage qu’elle incarne agit comme un révélateur, mettant à nu les mécanismes d’oppression qui traversent la société.

Ce qui frappe également dans son travail, c’est la manière dont elle habite le temps. Ses personnages semblent toujours pris dans une temporalité intérieure, souvent décalée par rapport au rythme du monde qui les entoure. Cette dissociation crée une tension dramatique subtile, presque imperceptible, mais constante. Le spectateur n’assiste pas seulement à une histoire ; il est invité à partager un état, une durée, parfois une attente. C’est un cinéma de l’endurance morale, et Forouzan Jamshidnejad en est l’un des visages les plus justes.

Son installation en Europe n’a pas modifié cette exigence, bien au contraire. Travailler dans un contexte de production différent, loin des contraintes directes mais non exempt de nouvelles formes de normalisation, a renforcé sa vigilance artistique. Elle ne se laisse pas absorber par les codes d’un cinéma formaté pour l’exportation. Chaque projet est évalué à l’aune de ce qu’il engage : une vision du monde, une position face à la violence, une manière de représenter les femmes sans les enfermer dans des archétypes rassurants.

Forouzan Jamshidnejad appartient à cette génération d’artistes pour qui l’acte de jouer ne peut être dissocié d’une conscience politique, au sens noble du terme. Il ne s’agit pas de militer à l’écran, ni de transformer le cinéma en tribune, mais d’assumer que toute représentation est un choix, et que tout choix a des conséquences. Cette lucidité traverse ses prises de parole publiques, comme ses engagements personnels. Sans surenchère, sans posture, elle affirme une cohérence rare entre la femme et l’actrice.

Son rapport au personnage féminin mérite une attention particulière. Loin des figures héroïques simplifiées ou des victimes passives, elle incarne des femmes complexes, parfois contradictoires, souvent prises dans des systèmes qui les dépassent. Elle ne cherche jamais à les rendre aimables ; elle les rend compréhensibles. Cette nuance est essentielle. Elle permet d’échapper à toute lecture manichéenne et ouvre un espace de réflexion sur la condition féminine contemporaine, notamment dans les sociétés traversées par des tensions idéologiques fortes.

Sur les tapis rouges internationaux, sa présence reste à l’image de son travail : digne, sobre, sans ostentation. Elle ne performe pas une identité médiatique ; elle assume une continuité. Cette attitude, rare dans un environnement saturé d’images et de discours, renforce la crédibilité de son parcours. Elle rappelle que le cinéma peut encore être un lieu de profondeur, à condition de refuser la tentation de la surface.

Forouzan Jamshidnejad ne construit pas une carrière au sens stratégique du terme. Elle construit une œuvre, fragment par fragment, film après film. Une œuvre qui interroge le regard occidental sur l’Iran, sans jamais se soumettre aux attentes exotiques ou aux récits simplificateurs. Une œuvre qui parle de femmes, mais aussi de pouvoir, de solitude, de foi, de violence ordinaire. Une œuvre qui s’inscrit dans le temps long, là où les images cessent d’être consommées pour devenir mémorisées.

Dans le paysage du cinéma contemporain, son parcours fait figure de ligne de crête. Ni marginale, ni intégrée à un système de stars, elle occupe un espace intermédiaire, exigeant, où l’art reste indissociable de la pensée. C’est précisément cette position qui rend son travail si précieux aujourd’hui. À l’heure où la vitesse et la visibilité tendent à écraser la complexité, Forouzan Jamshidnejad rappelle, par sa seule présence, que le cinéma est d’abord un acte de regard, et que ce regard engage toujours une responsabilité.

Bureau de Paris