Quand la tragédie devient école, et la scène un projet de civilisation
Dans l’histoire du théâtre arabe, rares sont les figures dont l’empreinte demeure aussi structurante que celle de Georges Abyad. Acteur tragédien d’exception, surnommé « la voix d’or », Abyad fut bien davantage qu’un interprète hors pair : il incarna la naissance même d’un théâtre arabe moderne, affranchi du divertissement facile et fondé sur une exigence esthétique, linguistique et intellectuelle sans précédent. Pendant près d’un demi-siècle, sa voix porta sur les scènes arabes les grandes œuvres du répertoire mondial, traduites, adaptées et incarnées avec une rigueur qui allait transformer durablement le rapport du public au théâtre.
L’invention d’un amour du théâtre pour lui-même
Lorsque Tawfiq al-Hakim affirma que l’histoire du théâtre arabe resterait à jamais redevable à Georges Abyad pour avoir introduit « l’amour du théâtre noble pour lui-même, sans l’appui des chansons », il ne formulait pas un hommage rhétorique, mais constatait un tournant décisif. Abyad fut le premier à imposer l’idée que le théâtre pouvait exister comme art autonome, fondé sur le texte, l’interprétation et la mise en scène, et non comme simple prolongement du chant ou de la farce populaire.
Une vocation née à Beyrouth
Né à Beyrouth en 1880, formé dans les écoles francophones, Georges Abyad découvre très tôt la puissance de la langue et de la diction. Passionné de poésie et de littérature arabe, il rassemble ses camarades pour leur déclamer des vers ou improviser de petites scènes. Cette fascination pour la parole incarnée ne le quittera jamais.
Très jeune encore, il pressent que Beyrouth ne suffira pas à ses ambitions artistiques. L’appel du théâtre le conduit d’abord vers l’Égypte, où il découvre une vie scénique plus dynamique, avant que le rêve français ne s’impose comme une nécessité.
La France comme école fondatrice
Grâce au soutien du khédive Abbas II, Georges Abyad part étudier à Paris et intègre le Conservatoire. Il y approfondit l’art du jeu tragique et bénéficie de l’enseignement direct de grandes figures du théâtre français, qui reconnaissent immédiatement l’exceptionnelle qualité de sa voix et de sa présence scénique.
Il aurait pu faire carrière en France, y atteindre la consécration. Mais son choix est ailleurs. Abyad se vit investi d’une mission : rapporter au monde arabe les outils esthétiques et techniques du théâtre moderne.
Le retour fondateur au Caire
De retour en Égypte en 1910, Georges Abyad crée une troupe et se produit sur la scène de l’Opéra khédivial. Très vite, une évidence s’impose : le théâtre arabe ne peut se construire durablement dans une langue étrangère. À l’initiative de Saad Zaghloul, alors ministre de l’Instruction, Abyad fonde une troupe arabe et entreprend un travail de traduction et d’adaptation sans précédent.
Sophocle, Shakespeare ou Corneille entrent ainsi dans la langue arabe grâce à des traductions confiées à de grands écrivains et poètes, parmi lesquels Farah Antoun, Khalil Mutran ou Elias Fayad. Le théâtre cesse alors d’être imitation ; il devient appropriation.
Le pionnier de l’arabisation théâtrale
Avec Georges Abyad, la traduction théâtrale change de statut. Elle n’est plus un exercice approximatif, mais un acte artistique à part entière. Les textes sont rendus dans une langue claire, précise, respectueuse de la dramaturgie originale. Cette exigence contribue à former un public nouveau, attentif au sens, à la structure et à la profondeur des œuvres.
L’ouverture de la troupe par Jarih Bayrout (Le Blessé de Beyrouth), pièce originale du poète Hafez Ibrahim, affirme clairement cette ambition : créer un théâtre arabe capable de dialoguer avec le monde tout en parlant depuis sa propre histoire.
Une école du jeu tragique
Sur scène, Georges Abyad impose une manière de jouer radicalement nouvelle. Sa voix, ample et maîtrisée, capable de modulations infinies, devient un instrument dramatique à part entière. La diction est précise, jamais emphatique ; l’émotion, contenue mais profonde.
Cette approche du rôle comme unité organique influence durablement des générations d’acteurs. Taha Hussein confiera n’avoir véritablement découvert la beauté du jeu théâtral qu’en voyant Abyad interpréter Œdipe Roi. Une telle reconnaissance dit la portée de son art.
Le metteur en scène et l’organisateur
Georges Abyad ne se contente pas d’être un grand acteur. Il introduit dans le monde arabe la fonction moderne du metteur en scène, accorde une attention nouvelle aux décors, aux costumes, à la scénographie, à la discipline du travail collectif. Les répétitions deviennent méthodiques, le lever de rideau ponctuel, le programme de salle un élément culturel à part entière.
Sous son impulsion, le théâtre arabe adopte des standards professionnels comparables à ceux des grandes scènes européennes.
Transmission et héritage
Pédagogue infatigable, Abyad participe à la création du premier institut de formation théâtrale et enseigne jusqu’aux dernières années de sa vie. Il accompagne des troupes universitaires, soutient les amateurs, voyage à travers le monde arabe, notamment en Tunisie, où il contribue à structurer une scène théâtrale naissante.
Son influence dépasse largement la scène : elle façonne une conscience théâtrale arabe moderne.
Disparu en 1957, Georges Abyad laisse derrière lui bien plus qu’un répertoire impressionnant de quelque 130 pièces. Il laisse une méthode, une éthique et une vision. Il a prouvé que le théâtre arabe pouvait rivaliser avec les grandes traditions mondiales, non par imitation, mais par exigence et fidélité à la langue.
À travers sa voix, c’est tout un art qui a appris à se tenir debout.
Rédaction – Bureau du Caire