PORTRAITS

GHENWA NEMNOM FAIRE ENTRER LE QANUN DANS LE MONDE, SANS LE DÉNATURER

PO4OR
1 avr. 2026
4 min de lecture
musique
Faire tenir le qanun ailleurs, sans jamais le réduire

Ce qui se joue chez Ghenwa Nemnom ne peut pas être lu comme un parcours musical classique, ni même comme une réussite artistique selon des critères établis. Nous sommes face à un projet plus précis et plus exigeant: repositionner un instrument entier au sein d’un système qui ne le reconnaît que dans des limites étroites. Le qanun, tel qu’il s’est installé dans l’imaginaire musical, est resté longtemps confiné à une sphère patrimoniale, lié à une mémoire collective, enfermé dans une image qui ne lui permet pas de circuler hors de son cadre culturel assigné. Cette fixation n’est pas seulement le produit de l’histoire. Elle est devenue une condition implicite, déterminant où l’instrument peut exister et comment il peut être entendu.

Ghenwa ne se conforme pas à cette condition. Mais elle ne la conteste pas frontalement non plus. Ce qu’elle met en place est plus subtil: elle la déplace de l’intérieur.

Son geste ne repose ni sur la rupture ni sur la confrontation avec le passé. Il s’inscrit dans une réintroduction du qanun dans des espaces pour lesquels il n’a pas été conçu, sans altérer sa structure propre. C’est là que se situe la difficulté réelle. Car l’intégration d’un instrument traditionnel dans des environnements contemporains passe le plus souvent par sa dilution, ou par sa transformation en élément décoratif, ajoutant une touche identitaire à une structure déjà définie. Ce que fait Ghenwa suit une logique inverse. Le qanun, chez elle, ne décore pas. Il s’impose. Il ne s’ajuste pas en périphérie. Il devient central dans une construction musicale nouvelle.

Un tel déplacement ne peut se produire en une seule œuvre, ni en un seul moment. Il exige une répétition prolongée, une constance qui dépasse la simple volonté de réussir ou d’être visible. Chaque performance, chaque scène, chaque sortie musicale reformule la même question: cet instrument peut-il exister ici comme un outil contemporain, sans être réduit à son histoire? La réponse ne passe pas par le discours. Elle s’élabore dans la pratique. En installant le qanun au cœur de l’expérience, encore et encore, jusqu’à ce qu’il cesse d’apparaître comme une exception.

À ce niveau, le travail dépasse la musique. Il devient une construction progressive de position. Une position qui ne se reçoit pas, mais qui se construit par la présence. Car la limite n’a jamais été celle de l’instrument lui-même, mais celle des conditions dans lesquelles il apparaît. Ghenwa agit précisément à cet endroit. Elle ne cherche pas à transformer le qanun en tant qu’objet, mais à modifier l’espace dans lequel il est entendu. Elle le déplace d’un cadre fermé vers un environnement ouvert, d’un contexte assigné vers un réseau plus large, où il peut entrer en relation avec des langages qui ne faisaient pas partie de son histoire.

Ce travail est indissociable d’une structure personnelle fondée sur la persévérance, non comme qualité secondaire, mais comme principe actif. Car ce qu’elle construit demande un type particulier d’endurance: accepter la répétition, travailler sans résultats immédiats, maintenir une direction dans un espace qui ne garantit aucune reconnaissance rapide. Elle ne cherche pas un moment d’explosion. Elle construit une trajectoire fondée sur l’accumulation. C’est précisément cela qui donne à son projet sa densité.

Dans cette logique, la musique ne peut être séparée de sa manière d’être. La rigueur de sa présence, la précision de ses choix, sa capacité à maintenir une ligne sans céder aux formats attendus, révèlent une conscience qui dépasse l’interprétation. Il ne s’agit pas simplement de produire des œuvres, mais d’occuper une fonction. Et c’est ce qui explique l’absence de compromis faciles dans son parcours. Elle ne travaille pas à installer un nom, mais à installer une position.

À partir de là, son projet dépasse l’individuel. Car ce qui est en jeu n’est plus seulement une trajectoire personnelle, mais la place d’un instrument dans un paysage global. Le qanun, à travers ce travail, commence à sortir de son image limitée et à entrer dans des dynamiques nouvelles. Non par un discours théorique, mais par une présence réelle dans des espaces où il n’existait pas. À chaque apparition, les conditions de sa réception se transforment, et sa définition se reconfigure au sein d’un système élargi.

Cela ne signifie pas que la transformation est achevée. Au contraire. Nous sommes dans une phase de transition, où deux images coexistent: une image héritée, stable, et une autre en formation, encore en train de se définir. Ghenwa travaille précisément dans cet entre-deux. Elle ne détruit pas la première, mais ne s’y limite pas non plus. Elle ouvre un troisième espace, dans lequel le qanun peut continuer à exister sans rester enfermé.

Au fond, ce que propose Ghenwa Nemnom dépasse l’expérience musicale. C’est une manière de reposer une question plus large: comment un héritage peut-il se déplacer sans se perdre? Sa réponse n’est ni théorique ni déclarative. Elle est pratique, continue, rigoureuse. Une pratique qui montre que la passion, lorsqu’elle s’adosse à la discipline, peut devenir une force capable de modifier la place des choses dans le monde.

Et dans ce mouvement, le qanun cesse d’être un simple instrument. Il devient un test. Celui de la capacité d’une artiste à porter un héritage entier, et à le pousser vers un espace où il n’était pas attendu,sans jamais le vider de son sens.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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