À première vue Giant pourrait être lu comme un film biographique supplémentaire consacré à une figure mythique du sport. Pourtant réduire cette œuvre à une simple transposition cinématographique du parcours d’un champion de boxe serait passer à côté de sa portée réelle. Giant s’inscrit dans une tradition plus exigeante celle des films qui utilisent le sport comme un langage un révélateur de tensions identitaires sociales et culturelles et comme un espace de dialogue entre des mondes que tout semble opposer.

Au cœur de cette dynamique se trouve la figure de Naseem Hamed surnommé The Prince icône absolue de la boxe britannique des années 1990. Mais Giant ne cherche pas à glorifier uniquement la performance athlétique. Le film s’attache à décrypter ce que représente Hamed dans l’imaginaire collectif britannique un corps venu de l’immigration un style flamboyant une parole libre parfois dérangeante et une manière de bousculer les codes d’un sport historiquement conservateur.

La singularité de Giant tient à la manière dont cette histoire est racontée. Le film se construit sur une architecture symbolique précise reposant sur un triangle de représentations. D’un côté la légende sportive elle même. De l’autre la transmission de cette légende à travers le regard d’un acteur issu d’une génération diasporique contemporaine. Enfin en contrepoint la présence d’une figure occidentale tutélaire garante d’une certaine tradition cinématographique.

Ce rôle de passeur revient à Amir El Masry dont l’interprétation constitue l’un des enjeux centraux du film. Loin d’un simple exercice d’imitation son travail repose sur une compréhension fine des tensions internes du personnage entre l’exubérance publique et la solitude intime entre la gloire et le doute entre la fierté identitaire et la pression d’un regard dominant. En incarnant Naseem Hamed Amir El Masry ne se contente pas de jouer un champion il donne corps à une trajectoire migratoire devenue mythe national tout en en révélant les zones de fragilité.

Ce choix de casting s’inscrit dans une évolution plus large de la production britannique contemporaine de plus en plus attentive à la légitimité des corps et des voix qu’elle met en scène. Amir El Masry appartient à cette génération d’acteurs issus des diasporas qui n’occupent plus l’écran par exception mais par nécessité narrative. Giant devient ainsi un film sur la représentation autant qu’un film sur le sport.

Face à cette énergie orientale populaire et transgressive le film introduit une figure de stabilisation narrative et symbolique incarnée par Pierce Brosnan. Sa présence dépasse largement le cadre du rôle qu’il interprète. Brosnan incarne une mémoire du cinéma occidental une continuité institutionnelle et une forme d’autorité symbolique. Il représente le centre une tradition un héritage et une idée de la maîtrise narrative.

L’intérêt de Giant réside précisément dans la mise en tension de ces trois pôles. Le film ne cherche jamais à effacer les différences ni à proposer une réconciliation artificielle. Il assume les frictions les silences et les déséquilibres. La relation entre le personnage incarné par Brosnan et celui joué par Amir El Masry devient une métaphore du passage de relais entre un Occident établi et des identités issues de l’immigration désormais conscientes de leur poids culturel.

Sur le plan cinématographique Giant adopte une écriture sobre parfois retenue refusant l’hyperbole émotionnelle souvent associée aux films biographiques sportifs. La boxe y est filmée non comme un spectacle mais comme un rituel. Chaque combat devient un espace de confrontation symbolique où se rejouent les questions de visibilité de reconnaissance et de légitimité.

D’un point de vue économique et industriel Giant s’inscrit dans une tendance du cinéma britannique contemporain consistant à investir des récits à forte charge identitaire tout en les rendant accessibles à un public international. La présence d’un acteur mondialement reconnu comme Pierce Brosnan répond à une logique de diffusion large tandis que le choix d’Amir El Masry permet de toucher des publics diasporiques souvent absents des récits dominants.

La réussite du film tient à sa capacité à éviter le discours démonstratif. Giant ne se présente jamais comme un manifeste. Il laisse au spectateur la liberté de relier les trajectoires et de construire sa propre lecture. Cette retenue confère au film une maturité rare dans le paysage des productions contemporaines.

Au final Giant dépasse largement le cadre du film sportif. Il interroge la manière dont une société fabrique ses héros la place qu’elle accorde aux figures issues de ses marges et le rôle du cinéma dans la construction du récit collectif. Entre Orient et Occident tradition et transformation mémoire et projection le film ouvre un espace de réflexion profondément actuel.

Dans un environnement médiatique dominé par la vitesse Giant impose un autre rythme. Celui d’une œuvre qui prend le temps de penser ce qu’elle montre. C’est précisément cette exigence qui en fait un objet éditorial pleinement légitime pour une revue culturelle attentive aux croisements aux déplacements et aux lignes de fracture du monde contemporain.

Ali Al Hussein
Paris