Dans un paysage audiovisuel saturé de figures rapidement identifiables, certaines trajectoires se construisent autrement, dans une temporalité plus exigeante, plus lente, où l’acte de jouer ne se réduit ni à la visibilité ni à l’impact immédiat. Le parcours de Gina Abou Zeid s’inscrit dans cette zone intermédiaire, rarement spectaculaire, mais profondément structurante, où le métier se forge par accumulation de choix précis, d’expériences contrastées et de remises en question constantes.

Formée dans le champ du visuel et du sonore, elle entre dans le métier avec une conscience aiguë des mécanismes de l’image et de ses contraintes. Cette connaissance initiale n’a jamais servi de raccourci, mais de socle. Ses premières apparitions télévisuelles témoignent d’une attention particulière portée à la retenue, à la gestion du rythme interne d’un personnage, à ce qui se joue entre les lignes plutôt que dans l’emphase. Très tôt, son jeu se distingue par une économie de moyens qui refuse l’effet, privilégiant la cohérence émotionnelle et la continuité psychologique.

Les séries dans lesquelles elle s’illustre ne constituent pas de simples étapes successives, mais des laboratoires d’observation. Chaque rôle est abordé comme une situation à habiter, non comme une fonction à remplir. Cette posture, loin des automatismes télévisuels, lui permet d’installer une présence crédible, parfois dérangeante, souvent nuancée. Le spectateur n’est pas invité à admirer, mais à suivre un cheminement intérieur. C’est dans cette capacité à maintenir une tension discrète que réside l’une des signatures de son jeu.

La participation à des productions à large diffusion, notamment dans des registres dramatiques complexes, lui offre une exposition accrue sans altérer son rapport au métier. Loin de s’enfermer dans une typologie de rôles, elle utilise ces expériences comme des terrains d’expérimentation, testant différentes densités émotionnelles, différents rapports au texte, différentes façons d’occuper l’espace de la caméra. Cette adaptabilité n’est jamais synonyme de dispersion. Elle obéit à une ligne claire : comprendre ce que chaque dispositif exige du corps et de la voix.

Le passage au théâtre marque une inflexion décisive. Monter sur scène pour la première fois n’est pas, chez elle, un geste de consécration, mais un retour à l’essentiel. Le théâtre impose une autre discipline : celle de la durée continue, de l’exposition sans filet, de la relation immédiate au public. Là où la caméra autorise la fragmentation, la scène exige la tenue. Cette confrontation directe transforme le rapport au jeu, oblige à repenser la respiration, la projection, l’écoute des partenaires.

Dans ce contexte, le travail collectif prend une dimension centrale. La scène redistribue les hiérarchies, rappelle que le jeu n’existe qu’en relation. Gina Abou Zeid s’inscrit pleinement dans cette logique. Son approche se caractérise par une grande attention aux dynamiques de groupe, à la circulation de l’énergie entre les acteurs, à la cohérence globale de la proposition. Le personnage ne prime jamais sur l’ensemble ; il en est une composante vivante.

Ce déplacement du centre de gravité, de l’image vers la présence, éclaire rétrospectivement son parcours télévisuel. Ce que l’on percevait comme une retenue devient lisible comme une préparation. Le théâtre révèle la solidité d’un travail souterrain, fondé sur l’écoute et la précision. Il confirme une intuition : son jeu gagne en intensité lorsqu’il s’inscrit dans la continuité, lorsqu’il peut se déployer sans coupure, sans montage, sans médiation technique.

Au-delà des supports, c’est une certaine conception du métier qui se dessine. Une conception qui refuse la dissociation entre visibilité et responsabilité. Pour Gina Abou Zeid, être actrice ne consiste pas à accumuler des apparitions, mais à construire une relation durable avec le texte, les partenaires et le public. Cette exigence se traduit par des choix parfois moins rentables à court terme, mais porteurs de sens à long terme.

Son positionnement s’inscrit dans une génération d’artistes libanais confrontés à des conditions de production instables, à des marchés fragmentés, à des attentes souvent contradictoires. Dans ce contexte, la tentation de la facilité est forte. Sa trajectoire montre qu’une autre voie est possible : celle de la constance, de l’apprentissage continu, de la fidélité à une éthique du travail.

Cette éthique se manifeste également dans son rapport à l’exposition médiatique. Présente sans être omniprésente, visible sans être surexposée, elle entretient une distance salutaire avec les mécanismes de la notoriété. Cette distance protège le travail, préserve la capacité à se transformer, à surprendre. Elle permet surtout de maintenir un espace intérieur, condition indispensable à toute création durable.

À mesure que son parcours se déploie, une cohérence se dessine. Non pas celle d’une image figée, mais celle d’une recherche. Chaque rôle, chaque expérience, chaque passage d’un médium à l’autre contribue à affiner une compréhension du jeu comme processus vivant. Ce qui importe n’est pas la reconnaissance immédiate, mais la qualité de la trace laissée, la justesse de l’engagement.

Aujourd’hui, au croisement de la télévision et du théâtre, Gina Abou Zeid incarne une figure de transition. Une actrice pour qui le passage d’un espace à l’autre n’est pas un simple élargissement de carrière, mais une interrogation permanente sur le sens du métier. Dans un temps dominé par l’accélération, cette posture constitue en soi une prise de position.

Son parcours rappelle que le jeu d’acteur n’est pas une accumulation de performances, mais une construction patiente. Qu’il s’éprouve dans la durée, dans le risque, dans la capacité à se remettre en question. Et que c’est précisément dans cette exigence silencieuse que se loge, souvent, la véritable force d’un artiste.

Bureau de Beyrouth