Guillermo Galoé n’appartient pas à la catégorie des cinéastes qui expliquent le réel. Il en fait partie intégrante. Son cinéma ne commente pas le monde : il s’y installe, en partage le temps, les silences, les fractures. Chez lui, filmer n’est jamais un geste d’illustration, mais un acte de présence prolongée, presque une forme de responsabilité.
Avec Ciudad sin sueño, son premier long métrage de fiction sélectionné à la Semaine de la Critique, Galoé ne signe pas un film « sur » un bidonville. Il filme depuis un lieu menacé de disparition : la Cañada Real, à la périphérie de Madrid. Un espace que l’urbanisme contemporain s’apprête à effacer, mais dont les liens humains, les gestes quotidiens et les attachements résistent encore.
Ce qui frappe immédiatement dans son travail, c’est le refus de toute dramatisation appuyée. La caméra ne cherche ni l’emphase ni la dénonciation spectaculaire. Elle observe, accompagne, attend. Le temps devient un matériau central. Un temps long, parfois suspendu, qui permet aux personnages d’exister en dehors de toute assignation sociale ou narrative.
Cette posture n’est pas nouvelle dans le parcours de Galoé. Dès Frágil equilibrio, récompensé par un Goya, il explorait déjà les déséquilibres invisibles du monde contemporain : ceux que produisent les systèmes économiques, les déplacements forcés, les frontières sociales. Mais jamais sous la forme d’un discours. Toujours par l’expérience sensible.
Dans Ciudad sin sueño, cette méthode atteint une maturité rare. Le film s’attache aux derniers jours d’un adolescent et de son grand-père, non pour raconter une histoire exemplaire, mais pour restituer un état d’âme collectif. Certains habitants se préparent à partir, séduits par la promesse d’un logement moderne. D’autres demeurent viscéralement attachés à ce territoire précaire mais irremplaçable. Galoé filme cette tension sans jamais la résoudre.
Le choix du plan-séquence, souvent long, parfois presque imperceptible dans sa continuité, participe de cette éthique. Rien n’est découpé pour produire un effet. Le spectateur est invité à entrer dans le rythme du lieu, à partager une temporalité qui n’est pas celle de l’urgence médiatique, mais celle de la vie ordinaire menacée.
Cette manière de faire explique l’attention que lui accorde la presse de référence, notamment Le Monde, qui ne traite pas son film comme un simple objet cinématographique, mais comme une proposition de regard sur le monde contemporain. Le cinéma de Galoé y est lu comme un travail sur la mémoire, les liens communautaires et la disparition programmée de certains modes de vie.
Ce regard trouve un écho particulier au-delà de l’Europe. La circulation de ses films et sa présence dans des espaces de discussion et de projection au Moyen-Orient notamment à Doha confirment que son cinéma n’est pas situé, mais partageable. Il parle de territoires précis, mais touche à des questions universelles : l’effacement, l’exil intérieur, la dignité silencieuse des communautés reléguées.
Galoé ne filme jamais contre quelqu’un. Il filme pour quelque chose : pour que subsiste une trace, une mémoire sensible, avant que les pelleteuses ne redessinent le paysage. Cette position le distingue nettement d’un cinéma militant au sens classique. Son œuvre relève davantage d’une résistance douce, presque souterraine, où la justesse du regard vaut plus que l’affirmation idéologique.
Cette exigence se retrouve dans ses courts métrages, comme Aunque es de noche ou As gaivotas cortam o céu, présentés dans les sections parallèles de Cannes. Là encore, la caméra se place au plus près des corps, des gestes, des espaces intermédiaires. Le réel n’est jamais décoratif ; il est toujours porteur d’une charge morale.
Ce qui traverse l’ensemble de son travail, c’est une attention extrême à ce qui risque de disparaître sans bruit. Une manière de filmer qui suppose du temps, de la confiance, et une forme d’humilité du cinéaste face à ceux qu’il filme. Galoé ne surplombe jamais ses personnages. Il partage leur espace, accepte de ne pas tout comprendre, de ne pas tout maîtriser.
Dans un paysage cinématographique souvent dominé par la vitesse, la démonstration ou le commentaire, Guillermo Galoé impose une autre voie. Celle d’un cinéma qui pense par le regard, qui construit du sens sans l’imposer, et qui considère la mémoire comme un enjeu politique majeur.
À travers Ciudad sin sueño, il ne filme pas seulement la fin d’un lieu. Il interroge ce que signifie habiter le monde lorsque celui-ci devient provisoire. Et rappelle, avec une rare précision, que le cinéma peut encore être un espace de résistance calme, où l’attention portée aux autres devient un acte profondément contemporain.
Bureau de Paris