Il est des écritures qui ne cherchent ni l’adhésion immédiate ni l’effet de reconnaissance rapide. Elles s’installent ailleurs, dans une zone plus exigeante, où le texte devient un espace de décantation, de mémoire et de résistance silencieuse. L’œuvre de Hajar Azell s’inscrit pleinement dans cette géographie rare, où écrire ne consiste pas à commenter l’époque, mais à la traverser, à en éprouver les strates profondes et à en restituer les tensions invisibles.
Dès son premier roman, L’envers de l’été, publié chez Éditions Gallimard, Hajar Azell impose une voix qui refuse la facilité narrative. Le texte s’attache aux seuils : ceux de l’enfance et de l’âge adulte, du souvenir et de la perte, de l’intime et du politique. Rien n’y est frontal. Tout s’y construit par glissements successifs, par fragments sensoriels, par une attention minutieuse portée aux gestes, aux silences et aux paysages intérieurs. L’été, loin d’être une simple saison, devient un espace symbolique : celui d’un basculement, d’un moment où les certitudes se fissurent et où la mémoire commence à travailler.
Avec Le sens de la fuite, Hajar Azell approfondit cette exploration en la plaçant au cœur d’une réflexion sur le temps historique et la désillusion politique. La fuite, chez elle, n’est jamais un abandon. Elle est un mouvement complexe, ambivalent, parfois vital. Fuir, c’est tenter de survivre à l’effondrement des récits collectifs, mais aussi chercher à préserver une capacité de parole dans un monde saturé de discours. Le roman interroge frontalement les lectures hâtives des révolutions dites “avortées” et refuse l’idée d’un échec définitif. Il propose au contraire une pensée du temps long, où quelque chose demeure, persiste, se transmet, malgré la répression, malgré la fatigue, malgré le silence.
Cette posture intellectuelle distingue profondément Hajar Azell dans le paysage littéraire contemporain. Là où nombre d’écritures cèdent à l’urgence médiatique ou à l’assignation identitaire, elle choisit la lenteur, la retenue et la complexité. Son écriture ne cherche pas à représenter une origine ou une communauté ; elle interroge les conditions mêmes de la transmission, de la mémoire et de la parole. Ce refus de la simplification confère à son œuvre une portée qui dépasse largement les cadres nationaux ou générationnels.
Sur le plan stylistique, la langue de Hajar Azell se caractérise par une grande précision sensorielle. Les corps, les lieux, les objets y sont toujours chargés d’une densité symbolique discrète. Rien n’est décoratif. Chaque image, chaque scène participe à une architecture narrative rigoureuse, où l’émotion naît moins de l’événement que de sa rémanence. Cette écriture du détail et du presque-rien inscrit ses textes dans une filiation littéraire exigeante, attentive à la durée et à la résonance intérieure.
Au-delà du roman, Hajar Azell développe une parole publique mesurée et réfléchie, notamment à travers ses interventions dans des espaces de discussion intellectuelle et culturelle. Loin de toute posture spectaculaire, elle y prolonge le travail de ses livres : penser la littérature comme un lieu de résistance douce, capable de tenir face à l’usure des récits dominants. Son propos sur les révolutions, souvent réduites à des bilans simplistes, rappelle que l’histoire ne se clôt jamais au rythme des cycles médiatiques, et que la transformation sociale engage aussi des processus intimes, lents et invisibles.
Cette articulation entre l’intime et le politique constitue l’un des axes majeurs de son projet littéraire. Chez Hajar Azell, l’enfance n’est jamais une nostalgie figée, et la mémoire n’est pas un refuge. Elles sont des espaces de tension, où se rejouent les fractures du présent. Cette capacité à faire dialoguer les temporalités confère à son œuvre une profondeur rare, tout en la rendant accessible à des lecteurs issus de contextes culturels très différents.
Dans un paysage littéraire souvent dominé par la recherche de visibilité immédiate, Hajar Azell incarne une autre voie : celle d’une écrivaine du temps long, pour qui la reconnaissance n’est pas une fin, mais une conséquence possible d’un travail patient. Son inscription au catalogue de Gallimard ne relève pas d’un simple label institutionnel, mais d’une cohérence esthétique et intellectuelle. Elle y occupe une place singulière, à la croisée de la littérature française contemporaine et des écritures issues des mondes arabes et méditerranéens, sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie.
Ce qui frappe, enfin, dans le parcours de Hajar Azell, c’est la constance de son exigence. Chaque texte semble répondre au précédent, non pour le répéter, mais pour en déplacer les questions. Il s’agit moins de construire une œuvre cumulative que d’approfondir une même interrogation : comment continuer à écrire, à transmettre et à croire en la puissance de la parole dans un monde qui en doute sans cesse ?
À ce titre, Hajar Azell apparaît comme l’une des voix les plus justes de sa génération. Une voix qui ne cherche ni à clore le débat ni à imposer une lecture, mais à ouvrir des espaces de pensée et de sens. Son œuvre rappelle que la littérature, loin d’être un luxe ou un commentaire périphérique, demeure un lieu essentiel pour comprendre ce qui résiste, ce qui subsiste et ce qui peut encore être ravivé.
Rédaction – Bureau du Paris