Il est des trajectoires qui ne se construisent ni dans la rupture spectaculaire ni dans la revendication identitaire appuyée. Elles avancent autrement, par déplacements successifs, par ajustements discrets, par une attention constante aux cadres dans lesquels elles s’inscrivent. Le parcours de Hajar Omar relève de cette configuration rare, où l’inscription internationale ne vient pas recouvrir l’ancrage local, mais le met à l’épreuve, le précise et, parfois, le renforce.
Son nom apparaît aujourd’hui associé à The Settlement (Al Mosta’mera), film de Mohamed Rashad sélectionné à la Berlinale dans la section Perspectives et récompensé au Festival du film d’El Gouna. Cette double reconnaissance n’a rien d’anecdotique. Elle situe d’emblée le travail dans un espace de circulation exigeant, où une œuvre profondément ancrée dans une réalité sociale arabe est capable d’être reçue, lue et discutée dans des contextes culturels distincts sans perdre sa densité.
Ce qui frappe, dans la présence de Hajar Omar autour de ce film, n’est pas l’exposition médiatique, mais la cohérence du positionnement. Elle ne se présente ni comme une figure “exportable” ni comme une médiatrice chargée d’expliquer un monde à un autre. Elle travaille depuis l’intérieur d’un cinéma qui assume sa localité tout en refusant l’enfermement. Cette posture, aujourd’hui encore minoritaire, correspond à une conception du cinéma comme espace de responsabilité, plus que comme vitrine.
Être associée à The Settlement signifie entrer dans une économie du regard précise. Le film de Mohamed Rashad s’inscrit dans une tradition de réalisme social dépouillé, attentif aux corps, aux silences, aux structures invisibles qui conditionnent les existences. Il ne cherche ni l’effet ni la démonstration. Il observe. Il laisse le temps agir. S’inscrire dans un tel projet suppose une adhésion à une éthique de travail où l’acte artistique ne précède jamais la réalité qu’il explore.
C’est ici que se joue le véritable lien entre l’Orient et l’Occident dans le parcours de Hajar Omar. Non pas dans une addition de références ou une hybridation esthétique superficielle, mais dans la capacité à évoluer entre deux espaces de production aux attentes parfois divergentes, tout en conservant une même rigueur. La Berlinale, en accueillant The Settlement dans Perspectives, ne consacre pas un exotisme, mais une écriture cinématographique lisible dans sa singularité. El Gouna, en le primant, reconnaît au contraire la justesse d’un regard posé de l’intérieur.
Cette double reconnaissance dessine un espace intermédiaire dans lequel Hajar Omar semble trouver sa place. Un espace où le cinéma arabe indépendant cesse d’être défini par son déficit de moyens ou par son assignation géographique, pour être considéré comme une proposition artistique à part entière. Ce déplacement est fondamental. Il ne relève pas de la stratégie individuelle, mais d’une transformation plus large des circuits de légitimation.
Ce qui distingue son parcours, c’est précisément l’absence de surenchère narrative autour de l’identité. Être décrite comme égypto-britannique n’est pas ici un label marketing, mais la description factuelle d’un contexte de formation et de circulation. Cette donnée n’est jamais mise en avant comme un argument. Elle fonctionne en arrière-plan, comme une condition de travail, non comme un récit à promouvoir.
Dans les images partagées depuis Berlin ou El Gouna, rien ne trahit une volonté de spectacularisation. Les moments documentés sont ceux du travail : programmes, projections, cérémonies, espaces professionnels. Le regard reste tourné vers l’œuvre, non vers l’événement. Cette retenue est significative. Elle traduit une compréhension aiguë des risques liés à la visibilité prématurée, et une préférence assumée pour l’inscription durable.
Dans le contexte actuel, où de nombreux parcours artistiques se construisent à travers une narration instantanée et une exposition continue, cette posture mérite d’être soulignée. Elle s’inscrit dans une temporalité plus lente, plus exigeante, où chaque projet participe à la construction d’une cohérence globale. Hajar Omar n’apparaît pas comme une figure isolée, mais comme un maillon d’une génération qui redéfinit les conditions de circulation du cinéma arabe contemporain.
Ce qui se dessine, à travers The Settlement et son parcours autour du film, c’est une manière de penser le “global” non comme une dilution, mais comme une mise à l’épreuve. Le film ne se conforme pas aux attentes supposées d’un public occidental, pas plus qu’il ne se replie sur une lisibilité strictement locale. Il existe dans cet entre-deux, exigeant pour le spectateur comme pour ses artisans.
C’est précisément dans cet espace intermédiaire que se joue aujourd’hui une part essentielle du cinéma contemporain. Un espace où l’Orient n’a plus à être expliqué ni mis en scène comme une altérité folklorique, et où l’Occident n’est ni idéalisé ni posé comme horizon exclusif. Le parcours de Hajar Omar s’inscrit pleinement dans ce mouvement. Il ne relève pas de l’exception individuelle, mais témoigne d’un déplacement plus profond des lignes culturelles, encore fragile, parfois instable, mais porteur d’une redéfinition durable des conditions de circulation, de lecture et de légitimation des œuvres.
Écrire son portrait aujourd’hui, ce n’est pas consacrer une figure établie, mais documenter une position en train de se construire. C’est saisir un moment où le cinéma devient un lieu de traduction silencieuse entre des mondes qui, longtemps, se sont regardés de loin. C’est aussi affirmer que le dialogue entre l’Est et l’Ouest ne passe pas nécessairement par le discours, mais par la rigueur du geste artistique.
Dans cette perspective, Hajar Omar incarne moins un “pont” qu’un point de passage. Un point où les catégories se déplacent, où les appartenances cessent d’être des cadres rigides pour devenir des outils de lecture. Et c’est précisément là que réside sa pertinence éditoriale : dans cette capacité à habiter l’entre-deux sans en faire un spectacle, et à inscrire le cinéma arabe contemporain dans une conversation mondiale sans en altérer la voix.
Rédaction – Bureau de Paris